La pauvreté a un nouveau visage: le «travailleur pauvre»

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Gérard Boismenu, Pascale Dufour et Sylvain Lefèvre signalent qu’au Québec près de 16 % de la population active est considérée comme à faible revenu.Bonne nouvelle: la proportion de gens pauvres a diminué au Canada entre le milieu des années 90 et 2005, passant de 12 à 5 %. Mauvaise nouvelle: les pauvres sont plus pauvres qu'avant et l'écart se creuse sans cesse. Autre mauvaise nouvelle: il ne suffit pas de travailler pour se sortir de la pauvreté et une nouvelle classe de démunis est en train de se former: les «travailleurs pauvres».

Ces faits, auxquels on est malheureusement en voie de s'habituer, reçoivent un nouvel éclairage fort documenté dans l'ouvrage qui vient d'être publié aux PUM, La pauvreté: quatre modèles sociaux en perspective, sous la signature de Pascale Dufour et Gérard Boismenu, professeurs au Département de science politique de l'Université de Montréal, et Sylvain Lefèvre, chercheur au Centre de recherche sur les politiques et le développement social de l'UdeM.

Le volume, qui tire son origine d'un rapport de recherche préparé dans le cadre du programme d'actions concertées du Fonds de recherche sur la société et la culture du Québec, vise à mieux comprendre comment la pauvreté est produite dans différentes sociétés, soit la Grande-Bretagne, le Danemark, la France et le Québec.

«Nous avons voulu savoir si la pauvreté constitue un raté de ces différents modèles sociaux ou s'il s'agit d'une production normale, et observer dans quelle mesure il y a convergence de ces systèmes», précise Sylvain Lefèvre.

Plus on est riche, plus on s'enrichit!

Au Québec, l'indice d'inégalité a atteint, en 2004, son niveau le plus élevé en 30 ans. Présentement, 20 % des plus riches détiennent près de 40 % des revenus disponibles, tandis que 20 % des plus démunis n'en possèdent que 5,4 %.

L'accroissement de l'écart entre les riches et les pauvres se voit également en Europe et aux États-Unis. «L'écart s'accentue par le haut: les très riches, qui représentent 10 % de la population, deviennent nettement plus riches alors qu'il y a littéralement explosion de la richesse chez 0,1 % de ce groupe, ajoute Sylvain Lefèvre. Et nos données datent d'avant la crise financière de 2008!»

Aux États-Unis, la situation est devenue à ce point gênante que même des multimilliardaires comme Warren Buffett, patron du fonds d'investissement Berkshire Hathaway, demandent à payer plus d'impôts!

La mondialisation et la dérèglementation ont bouleversé les règles du travail et engendré le «travailleur pauvre». «Dans les années 70, la pauvreté était le résultat d'un manque de travail, mais ce n'est maintenant plus le seul facteur. Il y a des pauvres qui travaillent à temps plein et même qui combinent deux emplois. Il y a donc désarticulation du rapport entre le travail et la pauvreté et cela est aussi vrai à l'autre extrémité de l'échelle: si les riches deviennent plus riches, ce n'est pas parce qu'ils travaillent davantage», fait remarquer Sylvain Lefèvre.

Au Québec, près de 16 % de la population active est considérée comme à faible revenu. Le seuil de pauvreté s'établissait en 2008 à 14 734 $ pour une personne seule et sans enfants après impôts.

«Mais ces chiffres peuvent être trompeurs, prévient Pascale Dufour. Le Québec n'applique pas la même méthode de calcul que le reste du Canada, qui lui n'applique pas le même modèle que l'Europe.»

Mais une chose est sure à ses yeux: «Le système pourrait produire moins de pauvreté et pourrait même n'en produire aucune, affirme-t-elle en donnant l'exemple de l'Allemagne de la fin des années 70. Il s'agit d'un choix politique; les pays où les acteurs sociaux comme les syndicats, le patronat et les autres groupes de la société civile participent à la réflexion sur les politiques du travail s'en tirent mieux.»

Convergence de résultats

Dans les modèles étudiés, le Québec, qui a investi 2,5 milliards en cinq ans pour soutenir les personnes à faible revenu, constitue un hybride entre le système libéral américain et les modèles européens plus interventionnistes.

La comparaison entre ces divers modèles montre que, contrairement à une idée répandue chez les politologues, il n'y a pas nécessairement de convergence des différentes politiques sociales adoptées par les divers pays pour contrer la pauvreté, selon la conclusion de l'ouvrage.

«Il y a une fausse convergence dans des discours qui empruntent le même vocabulaire, mais il y a dissonance dans le contenu des formes d'intervention», indique Sylvain Lefèvre.

«Par les formes institutionnelles qu'elles se donnent, les sociétés produisent une pauvreté qui leur ressemble», peut-on lire au dos de l'ouvrage. La véritable convergence est donc dans la production de la pauvreté, qui présente des caractéristiques communes: où qu'on soit, il y précarisation du travail et les plus démunis sont les travailleurs immigrants, les femmes et les familles monoparentales.

Daniel Baril

Sylvain Lefèvre, Gérard Boismenu et Pascale Dufour, La pauvreté: quatre modèles sociaux en perspective, Les Presses de l'Université de Montréal, 2011.

 

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