«Sacré maudit calice de saint ciboire.» C'est la première mention établie, au Québec, d'un juron inspiré du contenu de l'autel, tel que retracé par le chercheur Olivier Bauer, de la Faculté de théologie et de sciences des religions, dans son livre L'hostie: une passion québécoise, qui vient de paraitre chez Liber. Il date de 1880 et figure dans les annales de la cour de Trois-Rivières; l'homme qui proféra ces paroles dut en répondre devant la justice.
Il faudra attendre 1920 pour que l'histoire s'empare du mot «hostie» comme sacre formel. C'est aujourd'hui le juron favori des Québécois; seules les femmes plus âgées lui préfèrent «calice», selon une étude de l'Office québécois de la langue française menée en 1982.
Pourquoi «hostie» a-t-il tant tardé à entrer dans notre répertoire de jurons? Ou bien les gens en colère n'osaient pas prononcer ce mot (ou l'un de ses dérivés: stie, estie, ostin, etc.) avant 1920, ce qui parait peu probable, ou bien l'usage du terme était aussi épisodique que le rite de la communion lui-même. Bien que le catholicisme ait été largement répandu dans la population, la pratique de l'eucharistie restait exceptionnelle pour les ouailles au début du siècle dernier, fait observer Olivier Bauer. «Même les catholiques les plus fidèles ne communiaient qu'une fois ou deux l'an tout au plus.»
De tabernacle, le juron d'inspiration religieuse passa au ciboire et au calice avant d'inclure l'hostie. Comme s'il y avait une gradation de la desserte sacrée. C'est que l'hostie est un élément central du culte catholique. C'est le corps du Christ, comme le rappelle le prêtre qui la dépose délicatement dans la main ou sur la langue du communiant. Mais c'est aussi un symbole fort de la culture québécoise. Entrée dans la littérature par Michel Tremblay et Jacques Godbout («Stie», dit Galarneau), elle est présente tant dans la chanson (L'Osstidcho de Robert Charlebois) que dans la poésie: Nelligan évoque l'«hostie en sang» dans son poème Les déicides.
C'est cette omniprésence du mot qui a conduit l'intellectuel venu de Suisse, à qui l'on doit une réflexion fortement médiatisée sur la place du club de hockey Canadien dans la culture québécoise (voir «Le Canadien est-il une religion?», Forum, 13 octobre 2008), à s'intéresser à l'hostie, d'abord dans un article publié dans le Journal of Religion and Popular Culture, puis dans ce livre de 82 pages. «L'étranger qui découvre un pays possède l'avantage de découvrir des choses que les natifs ne perçoivent pas ou plus», indique-t-il en introduction.
«Je suis étranger au catholicisme québécois deux fois plutôt qu'une, explique en entrevue le pasteur protestant arrivé au Québec en 2005. Comme je m'intéressais aux symboles du culte et à leurs représentations populaires, j'ai vite été intrigué par la place qu'occupe l'hostie ici. Non seulement elle est sur toutes les lèvres, mais on en mange!»
M. Bauer fait état de reportages sur deux entreprises florissantes d'hosties et de retailles d'hosties vendues comme... des croustilles santé. «Elles fondent dans votre bouche et elles ne sont pas grasses, c'est donc meilleur que la malbouffe», dit une gourmande de 71 ans. «On en trouve encore de nos jours, bien sûr, dans des supermarchés», précise M. Bauer pour répondre à l'étonnement du journaliste.
La consommation d'hosties en dehors de la communion est un fait rarissime dans l'histoire du catholicisme; seuls les Péruviens et les Colombiens en auraient également mangé pour se nourrir. Ce geste suscite le questionnement chez l'auteur: «Peut-on imaginer que, pour des Québécois tant accoutumés à l'hostie pendant 400 ans de catholicisme, le sevrage ait été trop rapide et le manque trop pénible? Oserait-on penser qu'après la Révolution tranquille ils ont certes pu se passer d'eucharistie mais pas d'hostie?» écrit-il.
Pour l'Église catholique, l'hostie – du latin hostia, «victime» – est faite de froment et devient un objet religieux à partir de l'instant où elle est consacrée par un homme d'Église. Sans cette consécration, il n'y a pas de transsubstantiation («changement de la substance du pain et du vin en la substance du sang et du corps de Jésus-Christ»).
Pourquoi des catholiques n'ont-ils pas tenté de s'approprier l'hostie en la confectionnant avec des ingrédients locaux comme le maïs? Probablement à cause de leur soumission à la sainte mère l'Église, qui ne tolérait pas la dissidence. En Nouvelle-France, où la culture du blé est encore inexistante, le corps du Christ doit être importé. Pourtant, dans d'autres cultures, on n'avait aucun scrupule à faire siens des rituels. En Polynésie, où Olivier Bauer a effectué ses travaux de doctorat, les prêtres officiaient en tenue locale. Et les Inuits ont donné des abats de phoque en guise d'hosties. Ici, une telle appropriation eût été sacrilège. Le droit canonique est formel: «Le pain doit être de pur froment.»
Olivier Bauer livre avec L'hostie une réflexion originale sur un symbole très fort de la culture québécoise.
Mathieu-Robert Sauvé
Olivier Bauer, L'hostie: une passion québécoise, Montréal, Liber, 2011, 12 $.
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