C'est un pavé dans la mare tranquille de la recherche universitaire que lance Hervé Philippe avec sa contribution au volume collectif Décroissance versus développement durable, qui vient de paraitre aux Éditions Écosociété. Le professeur du Département de biochimie de l'Université de Montréal ne propose rien de moins qu'une décroissance de la recherche scientifique parce que cette activité est devenue une source majeure de pollution environnementale.
À son avis, la poursuite de la «croissance infinie», tant sur le plan économique que sur celui du savoir, est un mythe qui mène à notre perte. Il propose de réorienter le tir vers une «science de la décroissance pour rendre la science durable» et la mettre au service du bienêtre collectif.
Le volume Décroissance versus développement durable est issu du colloque «Pour la suite du monde», tenu en mai 2009 à HEC Montréal. Les 15 auteurs du collectif mettent tous en doute, chacun à leur façon, la course à la production et à l'accumulation de richesses matérielles, un phénomène qu'Aristote appelait chrématistique, qui, sans remplir ses promesses de mieux-être, entraine une dégradation de l'environnement. Hervé Philippe a étendu cette critique à la «chrématistique du savoir».
Plus de connaissances, plus de dégradation
«À l'origine, l'objectif des universités était d'améliorer la vie dans la cité, souligne le professeur. Cela s'est transformé en quête de la connaissance qui aujourd'hui doit soutenir la croissance économique. On tient pour acquis que la connaissance conduit à l'innovation technologique qui favorise la croissance économique et ainsi le bienêtre collectif, mais cette façon de voir doit être remise en question.»
Elle doit être remise en question parce que cet engrenage mène à une impasse environnementale. Et les faits qu'il cite sont nombreux. Une voiture hybride, par exemple, consomme moins d'énergie qu'un Hummer, mais en nécessite plus pour sa fabrication parce qu'elle renferme de nombreux métaux rares écologiquement couteux à extraire. La fabrication de panneaux solaires engendre pour sa part l'émission de trifluorure d'azote, un gaz à effet de serre 17 000 fois plus nocif que le CO2.
«Au 19e siècle, le pétrole était écologique, puisqu'il a sauvé les baleines en éliminant le recours à leur huile pour l'éclairage. Il a aussi mis un terme aux épidémies dues au crottin de cheval dans les villes. Mais son exploitation a provoqué des changements climatiques qu'on ne peut plus stopper. Comment se fait-il qu'avec des connaissances plus avancées la situation se dégrade davantage? Pourquoi les choses changeraient-elles si nous poursuivons sur la même voie?» demande le chercheur.
Même les travaux sur le réchauffement climatique contribueraient à ce réchauffement. «Le problème, ajoute Hervé Philippe, c'est qu'on ne peut pas prévoir d'où va venir la solution; il faut par conséquent continuer la recherche. Peut-être que dans 10 ans on saura que le trifluorure d'azote est facilement dégradable ou qu'il ne se détériore pas; pour l'instant, c'est l'inconnu.»
La recherche devrait donc à son avis être plus sélective et mettre de côté les questions inutiles comme celles sur le processus de formation des bulles dans le champagne. Mais le chercheur, qui a entrepris des travaux sur la phylogénie de lointaines espèces ancestrales des vers marins, est conscient de vivre lui-même une certaine contradiction. À quoi bon, en effet, savoir de quelles espèces disparues procèdent les Acoelomorpha et les Xenoturbellida?
Dans son chapitre, Hervé Philippe avoue que ses travaux en phylogénétique ont produit, pour la seule année 2007, 44 tonnes de C02. Il estime néanmoins que ce genre de recherches, qui contribue à une vision plus précise du monde, peut être socialement utile par la beauté qu'il met en évidence, la science étant avant tout un art.
De plus, ses travaux ont révélé que l'évolution va parfois du plus complexe vers le plus simple, ce qui le conforte dans l'idée que la décroissance puisse être compatible avec le développement social et celui de la connaissance.
Calcul de l'empreinte environnementale
Hervé Philippe préconise d'introduire, dans les critères de financement de la recherche, le calcul de l'empreinte environnementale du projet. Tout reste à faire de ce côté et le chercheur a d'ailleurs obtenu une subvention du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada pour examiner comment réduire ces retombées négatives de la recherche, notamment en diminuant le recours aux ordinateurs.
«Un tel critère écologique ajouterait une contrainte, mais il est possible de maintenir le développement d'un savoir important en dépit de contraintes fortes», affirme-t-il.
Il prône également la réduction des vols aériens pour participer à des congrès au profit de la vidéoconférence. «À l'échelle planétaire, les communications par Internet demandent plus d'énergie que le transport aérien, mais une téléconférence est moins énergivore qu'un voyage en avion.» Lui-même dit se limiter à un seul vol par année pour ses travaux.
Il souhaite aussi qu'on se questionne sur l'utilité de la recherche et qu'on réfléchisse aux limites à imposer à l'accroissement des connaissances en instaurant une «science de la décroissance». Le chercheur est conscient, ici, de heurter un tabou tenace.
Daniel Baril
Yves-Marie Abraham, Louis Marion et Hervé Philippe, Décroissance versus développement durable: débats pour la suite du monde, Montréal, Les Éditions Écosociété, 2011, 240 p.
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