Christian Nadeau contre Stephen Harper

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«Comme bon nombre de gens vivant au Canada, j'ai honte du gouvernement actuel.» C'est ainsi que Christian Nadeau, professeur de philosophie politique au Département de philosophie de l'Université de Montréal, lance l'attaque contre le gouvernement conservateur de Stephen Harper dans son «bref traité philosophique sur la révolution conservatrice», qu'il vient de publier aux Éditions du Boréal. En couverture, un Stephen Harper caricaturé en empereur romain est la cible d'un lancer de chaussure.

«L'élection des conservateurs en 2006 pourrait être comparée à une tumeur primaire, poursuit l'auteur dans son introduction. Il faut agir avant le développement de métastases qui empêcheront tout espoir de rémission pour notre société.»

Le gouvernement Harper est «le syndrome d'une maladie grave qui a mis notre système immunitaire à plat. Si nous n'agissons pas, le cynisme nous rendra encore plus malades», a ajouté le professeur en entrevue à Forum. À ses yeux, la situation est plus dramatique qu'on pense.

Ce qui s'annonce comme une charge pamphlétaire veut tout de même respecter les règles de l'exposé argumentatif et éviter le pugilat. Même s'il reconnait qu'il s'agit d'un livre militant, l'auteur fait valoir qu'«on peut afficher sa colère sans renoncer aux exigences intellectuelles nécessaires au travail d'investigation scientifique».

Le «renouveau conservateur»

Christian Nadeau n'a pas voulu diriger son attaque spécialement sur Stephen Harper, mais viser le courant philosophique que ce dernier incarne mieux que tout autre dans l'histoire du Canada. «Si les libéraux persistaient dans le même sens, le livre serait le même», déclare-t-il.

Le courant de Stephen Harper se distingue du conservatisme traditionnel des Joe Clark et Brian Mulroney, qui recherchaient surtout la stabilité: nous sommes maintenant en présence d'un conservatisme moral qui s'en prend au fonctionnement de nos institutions pour en faire des soutiens aux valeurs morales défendues par le premier ministre.

S'il y réussit, et il semble sur la bonne voie pour y parvenir, le Canada deviendrait un État conservateur, craint le professeur. Les réformes présentement mises en place, rappelle-t-il, avaient été annoncées à la conférence tenue devant les membres de la Société Civitas en 2003.

Christian NadeauCe discours constitue le programme politique de Stephen Harper et va bien au-delà de la simple stratégie électorale. Essentiellement, le chef du Parti conservateur y affirme qu'étant donné que l'économie socialiste n'est plus réclamée par personne et que la gauche est en déroute, ce n'est pas sur le plan économique qu'il importe d'agir mais sur le plan moral.

Cet objectif avoué place les conservateurs devant une certaine contradiction. Alors que le conservatisme vise traditionnellement à réduire l'interventionnisme, le gouvernement actuel doit multiplier les interventions pour réaliser son programme. «Habituellement, ces deux tendances s'équilibrent, mais ce n'est pas le cas sous Harper; son idéalisme remet en cause le principe de non-interventionnisme et l'oblige à de nombreuses réformes», souligne Christian Nadeau.

Le professeur qualifie même ce gouvernement de «révolutionnaire» tellement il modifie les façons de faire, et ce, sans aucune consultation préalable de la population.

La liste des récriminations est longue: prorogation «considérée comme l'un des beaux arts», recensement «réduit à une peau de chagrin», nominations de juges en fonction de leur idéologie religieuse, désir de réformer le Sénat sans consultation démocratique, contrôle de l'information à diffuser auprès des médias, atteinte à la liberté d'opinion, obsession de la sécurité allant jusqu'à suspendre l'habeas corpus, désir de recriminaliser l'avortement, détermination à abolir le registre des armes à feu, odeur de créationnisme, apparence d'homophobie, virage moraliste dans l'aide internationale, soutien au sionisme, rejet du protocole de Kyoto, entêtement à ne pas rapatrier Omar Khadr malgré les avis des tribunaux, etc.

Dans tous ces dossiers, le gouvernement Harper démontre un désir de «cohérence extrême» qui s'avère efficace à long terme, puisque les changements influent sur la culture de l'administration publique.

Que faire?

Alors que faire, comme dirait Lénine? Le philosophe n'a pas de réponse définitive, mais il cherche avant tout à secouer l'indifférence et la passivité dont fait preuve la population. L'action attendue va au-delà du rendez-vous électoral. «Si nous laissons faire, les libéraux pourraient tout aussi bien continuer dans la même voie une fois l'ensemble des réformes mises en place. Le citoyen a le devoir de surveiller les élus, de vérifier ce qu'ils font et ce qu'ils disent. Même les torys doivent avoir à l'œil les conservateurs de Harper. Le vote est un outil, mais il faut aussi défendre le droit à l'information, intervenir auprès des députés, s'engager dans l'action citoyenne.»

Le meilleur moyen «pour Harper et les conservateurs d'imposer leur vision du monde est de cultiver l'indifférence des citoyens à l'égard de la chose publique», écrit le professeur en conclusion. À méditer.

Daniel Baril

Christian Nadeau, Contre Harper: bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, Montréal, Éditions du Boréal, 2010, 166 p.

 

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