«Les athées devraient se suicider!» Cette remarque, que le journaliste Daniel Baril a déjà entendue au cours d'échanges sur l'existence de Dieu, l'a fait bondir. «Elle en dit long sur le genre de préjugés qui entourent l'athéisme. Comme si la vie n'avait pas de sens sans l'idée de Dieu. Ce sont les croyants qui ont des raisons d'espérer la mort. Après tout, la vie éternelle les attend...»
Auteur d'un des 14 textes d'Heureux sans Dieu, qui vient de paraitre chez VLB éditeur, Daniel Baril est celui qui a dirigé le collectif avec Normand Baillargeon, professeur à l'UQAM. Des personnalités publiques qui se disent «incroyantes, athées ou agnostiques» (l'auteure Arlette Cousture, la comédienne Louisette Dussault, les journalistes Louise Gendron, Isabelle Maréchal et Yannick Villedieu, les humoristes Martin Petit et Ghislain Taschereau, notamment) témoignent. Autant de sorties de placard qui viennent combler un vide en la matière. «Regardez sur les tablettes des librairies, souligne le journaliste de Forum. On trouve une pléthore d'ouvrages sur le cheminement religieux, le dalaï-lama ou le dialogue avec les anges. Jamais on ne peut lire de témoignages sur les façons de vivre l'athéisme.»
Contrairement à ce qu'ils laissent entendre, les croyants n'ont pas le monopole de l'éthique sociale, tonne le titulaire d'une maitrise en anthropologie, publiée en 2006 (voir «Et Darwin créa Dieu», Forum, 2 octobre 2006). Les athées peuvent exprimer autant que les croyants des valeurs comme le sens de la communauté, l'entraide, la solidarité. Ils aiment leurs enfants, donnent de l'argent aux œuvres de charité, etc. «La vie a un sens pour nous, autant que pour ceux qui croient en une figure divine», dit-il.
Si l'idée de Dieu n'a jamais eu de prise sur certains des auteurs du collectif, il en est autrement du codirecteur de la publication. Dans sa prime jeunesse, le cofondateur du Mouvement laïque québécois a gouté à l'expérience mystique, allant jusqu'à croire «à l'astrologie et à la réincarnation, mais aussi à la clairvoyance, à la télépathie, à la lévitation, au voyage astral, aux miracles, au karma, à la kundalini, aux anges et à tout le reste».
Cette foi n'a pas résisté, on s'en doute, à l'esprit critique. «Je suis devenu progressivement athée au fil d'une réflexion qui aura duré une quinzaine d'années et qui s'est amorcée autour de l'âge de 15 ans. J'ai abandonné le catholicisme au début de l'adolescence, abandonné l'identité chrétienne dans la vingtaine et cessé d'être déiste et dualiste dans la trentaine», écrit-il.
«Dieu est incroyable»
Un «athée de naissance», Martin Petit, admire les pères trappistes belges pour leur bière divine. C'est ce qui rapproche le plus de la religion, comme il l'explique dans son texte joliment intitulé «Dieu est incroyable».
Si Martin Petit a eu la «chance» d'être exclu des rituels judéo-chrétiens grâce à des parents incroyants, d'autres comme Louisette Dussault ou Louise Gendron ont eu une enfance baignée dans l'eau bénite. La comédienne raconte être devenue agnostique avec le temps, mais elle n'exprime aucun mépris envers les croyants. «J'ignore à quoi le besoin de religion correspond – et il s'agit peut-être d'un simple produit de l'évolution –, mais je sais que notre existence exige une foi en nous-mêmes qu'il est crucial de préserver.» La journaliste va dans le même sens: «Bien sûr, la religion a causé l'Inquisition, les Croisades, les pogroms et d'innombrables guerres. Mais elle a inspiré des chefs-d'œuvre en musique, en architecture, en orfèvrerie.»
D'autres encore, tels Normand Baillargeon, Yves Gingras ou Hervé Fischer, offrent un argumentaire plus étoffé. Yves Gingras («Le pari de la raison») est sévère à l'égard du prosélytisme des croyants. «[...] si Dieu existait, il ne verrait certainement pas d'un bon œil ceux parmi ses épigones qui dépensent beaucoup d'énergie à échafauder des interprétations visant à contourner le sens premier de préceptes ayant perdu leur signification dans le monde moderne pour donner l'impression de s'y conformer», déclare-t-il.
Citant Popper, Voltaire, Bourdieu, Sartre et... Benoît XVI, l'historien des sciences s'en prend aux interprétations divines des phénomènes comme la mort et les catastrophes naturelles. Il relate aussi les rapports tendus entre la science et la religion: Giordano Bruno brulé en 1600; Copernic mis à l'index en 1616; Galilée condamné en 1633; sans parler de Darwin il y a un siècle et demi. «Si la science a mis la foi hors jeu, c'est bien parce que la raison ne peut la fonder», signale-t-il.
Le témoignage de son collègue Yannick Villedieu est dans la même veine puisque celui-ci présente Dieu comme une «hypothèse dont je n'ai pas besoin».
Les absents ont-ils tort?
Pour obtenir les 14 textes d'Heureux sans Dieu, les directeurs du collectif ont fait appel à une cinquantaine d'auteurs potentiels. Plusieurs ont décliné l'invitation pour des raisons d'emploi du temps, comme on peut s'y attendre. Mais certains ont souligné que cette question relevait de la vie privée et qu'ils n'étaient pas prêts à sortir du placard. Y a-t-il vraiment risque d'une sorte d'ostracisme spirituel?
«Il semble que la question de l'athéisme cause encore de la gêne chez des personnalités publiques», affirme Daniel Baril, qui refuse, pour des raisons évidentes, de nommer les absents. Bien que les Américains aient élu un président noir, auraient-ils voté pour un athée? Barack Obama conclut la plupart de ses discours par un «God bless America».
Enfin, aucun témoignage n'est issu d'une tradition non chrétienne. Ce n'est pas faute d'avoir sollicité des collaborateurs. Il aurait été intéressant de voir comment un auteur de culture juive ou musulmane «vit» son athéisme.
Peut-être dans un deuxième tome d'Heureux sans Dieu...
Mathieu-Robert Sauvé
