Les accommodements auxquels se prêtent les entreprises pour composer avec la diversité religieuse restent un mystère. Car, en général, les employeurs sont peu disposés à aborder ce thème.
«Au Québec, le secteur privé fonctionne de manière parallèle aux organismes publics», constate en effet Solange Lefebvre, professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal. Mme Lefebvre a livré le 5 novembre les résultats préliminaires d'une enquête effectuée auprès de 24 cadres répartis dans 15 entreprises (dont 11 dans la région de Montréal) et de deux entrevues menées avec des groupes d'employés. Ludovic Robert et Maryse-Ève Garand, étudiants au doctorat, ainsi que Benoit Dostaler, coordonnateur de la Chaire Religion, culture et société, dont Mme Lefebvre est titulaire, ont également pris part à ces travaux de recherche, financés par Citoyenneté et Immigration Canada.
Cette recherche, discutée à l'occasion d'un colloque sur la religion dans la sphère publique, s'est imposée après le dépôt du rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles (commission Bouchard-Taylor), laquelle a touché très peu le secteur privé, notamment parce que celui-ci n'a pas beaucoup participé aux travaux de la Commission. Sur 900 mémoires reçus, un seul portait la griffe du secteur privé, ont dit les commissaires dans leur rapport. Il est vrai qu'on en trouve un très petit nombre.
Cela dit, en dépit des embuches rencontrées, Mme Lefebvre a pu observer que les entreprises fédérales de plus de 100 employés (les banques notamment) qui sont soumises à la Loi sur l'équité en matière d'emploi paraissent mieux gérer la diversité, y compris religieuse, et cela, même si la Loi ne parle pas de religion.
«Les entreprises qui gèrent explicitement la diversité ont développé une forme de philosophie de la diversité en harmonie avec la loi sur l'équité, rapporte Mme Lefebvre. C'est sans doute la voie à suivre pour aller au-delà de la notion d'“accommodement”.»
Outre les banques, les garderies – on sert désormais plusieurs plats végétariens en région montréalaise pour accommoder les enfants qui ne mangent pas de viande – et certaines entreprises de vente au détail ont élaboré des outils pour faire face à la diversité principalement pour des raisons économiques.
En ce qui a trait aux régions, ce n'est pas le refus de recevoir les immigrants qui fait problème mais le contraire. Plusieurs entreprises peinent à attirer une main-d'œuvre étrangère dont elles ont bien besoin.
Mme Lefebvre, dont la recherche s'est échelonnée d'octobre 2009 à avril 2010, conclut qu'il est nécessaire de concevoir des outils et de définir des approches propres au secteur privé, où les défis en matière de diversité religieuse commencent à se poser. Et, comme les entreprises privées ne se sont pas franchement manifestées à la commission Bouchard-Taylor, comme elles ont peu de liens avec le milieu universitaire relativement à ces questions et comme elles tiennent à garder pour elles leurs gestes et enjeux en matière de diversité, il faut aller au-devant des problèmes. Surtout avec les entreprises qui possèdent moins de ressources pour gérer cette diversité.
«Les défis de la diversification des employés immigrés concernent un nombre de plus en plus grand d'entreprises dépourvues de ressources internes suffisantes pour y faire face», indique Mme Lefebvre.
Le colloque sur la diversité religieuse avait débuté le 4 novembre avec des exposés portant sur le Canada et sur l'Europe. Jean-François Gaudreault-Desbiens, professeur à la Faculté de droit, a expliqué le mandat du projet RELIGARE, une sorte de commission Bouchard-Taylor regroupant des chercheurs de neuf pays européens. Cela dans un contexte où la chancelière allemande Angela Merkel vient de mettre fin à la politique de multiculturalisme de son pays.
Parmi les interrogations soulevées, les rapports institutionnels entre les États et leurs communautés religieuses, le rôle du droit familial et de quelle manière il est ou non transplanté dans le nouveau pays de l'arrivant, la gestion des accommodements raisonnables en milieu de travail, bref des questions familières mais qui se posent dans un contexte différent.
«Dans les années à venir, a dit M. Gaudreault-Desbiens, lui-même conseiller dans un des groupes de recherche de RELIGARE, l'accoutumance à la diversité religieuse entrainera le domaine du droit à rechercher un nouvel équilibre. Nous espérons donner préséance aux expériences qui ouvrent des voies pacificatrices.»
Jean-François Gaudreault-Desbiens et Solange Lefebvre sont membres de l'équipe canadienne et internationale travaillant sur un projet intitulé «La diversité religieuse et ses limites : aller au-delà de la tolérance et de l'accommodement», financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Le colloque s'inscrivait dans les travaux du groupe.
Paule des Rivières
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