Y a-t-il eu méprise sur qui était le Dieu d'Abraham dans le récit de la Genèse? Bernard Lamborelle, étudiant à la Faculté de théologie et de sciences des religions, en est convaincu. Et la méprise est de taille: celui avec qui Abraham a conclu une alliance n'avait rien de divin, il s'agirait du roi Hammourabi, qui a fondé le premier empire de Babylone au 18e siècle avant notre ère.
C'est l'hypothèse audacieuse, voire iconoclaste, qu'il défend dans son volume Quiproquo sur Dieu (Éditas, 2009) et qui va à l'encontre à la fois de l'interprétation traditionnelle qui voit la marque de la révélation divine dans ce récit et des interprétations historico-anthropologiques qui y voient un récit mythologique.
Élohim et Yahvé
Bernard Lamborelle a construit son analyse entre autres à partir des incohérences qui surgissent dans le récit d'Abraham si les deux figures divines qui y sont mentionnées, soit Élohim et Yahvé, sont considérées comme un seul et même Dieu. Il y est dit, par exemple, que Yahvé a rendu stérile l'union entre Abraham et sa femme Sara, mais que c'est aussi Yahvé qui «visite» Sara pour qu'elle donne un fils à Abraham. Et selon les passages, c'est tantôt Yahvé, tantôt Élohim qui détruit Sodome.
Quant à Abraham, si la tradition en a fait un humble berger, la Genèse raconte qu'il est reçu avec égard par le pharaon, que des rois lui offrent des présents et qu'il peut lever une armée de plus de 300 hommes. Ce sont là les attributs d'un homme politique puissant, fait valoir l'étudiant.
L'auteur propose donc de dissocier Élohim et Yahvé en attribuant les aspects surnaturels à Élohim et les éléments purement terrestres et humains à Yahvé. Dans ce scénario, Élohim demeure une figure divine alors que Yahvé représenterait le roi Hammourabi.
«Dès qu'on pose Abraham comme gouverneur, Yahvé comme roi puissant et Élohim comme divinité païenne, l'ensemble du récit s'éclaire», affirme Bernard Lamborelle.
L'objet de l'alliance n'aurait donc rien de spirituel; elle visait plutôt à établir Abraham comme gouverneur de Canaan. Hammourabi lui aurait concédé cette «terre promise» à la suite de la démonstration de force qu'Abraham a effectuée quand il a libéré son neveu Loth emprisonné à Sodome. Comme les gens de la ville continuaient de défier l'autorité d'Hammourabi, ce dernier a décidé de raser la ville tout en permettant à Abraham et Loth de s'enfuir.
Jusqu'ici, tout semble baigner dans l'huile et des détails incohérents deviennent tout à coup plein de bon sens. Mais comment serait-on passé d'Hammourabi à Yahvé? Ici, l'étudiant reconnait qu'il ne peut que spéculer: le texte d'origine pourrait avoir fait état d'une alliance entre Abraham et Baal, ce dernier nom étant (outre celui d'un dieu) un titre de puissance pouvant être traduit par «époux», «maitre» ou «seigneur». Au fil des transcriptions, le titre baal-seigneur aurait été, au 7e siècle avant notre ère, remplacé par Yahvé, qui peut lui aussi être traduit par «seigneur».
Les données archéologiques
Cette relecture du récit d'Abraham pourra sembler fantaisiste, mais l'interprétation repose sur une recherche très fouillée qui ne laisse rien au hasard. Bernard Lamborelle a même élaboré une clé d'interprétation des nombres en se basant sur le système sexagésimal (base de 60) de l'écriture cunéiforme et qui donne plus de réalisme aux âges et aux dates cités dans les premiers livres de la Bible; ainsi, Abraham n'arrive pas en Canaan à 75 ans mais à 45 ans.
La position est accueillie plutôt froidement par les théologiens, plus enclins à voir chez Abraham une figure mythologique destinée à glorifier les origines du peuple hébreux. Bernard Lamborelle a contre lui les recherches archéologiques, qui n'ont décelé aucune trace, en «terre d'Abraham», de migration babylonienne. Le chameau, dont il est fait mention à plusieurs reprises dans ce récit, n'aurait été domestiqué que 800 ans après l'époque présumée du récit et plusieurs des noms qu'on peut y lire (Chaldée, Hébron, Philistins) sont des anachronismes qui laissent croire que le récit date d'une période plus tardive que celle des évènements relatés.
Malgré tout, Bernard Lamborelle demeure convaincu que son interprétation tient la route. «Il y a controverse sur l'époque de domestication du chameau et les noms des villes et des peuples ont pu être adaptés à ceux existant au moment des dernières transcriptions, comme on le fait aujourd'hui avec les villes qui ont changé de nom», réplique-t-il.
Ce récit n'est pas de même nature qu'un récit mythologique et il contient trop de détails pour avoir été transmis par tradition orale pendant des siècles, fait-il observer. Non seulement Abraham serait un personnage historique, mais son alliance aurait été scellée par écrit. À l'appui, il évoque d'autres découvertes archéologiques comme celle toute récente de Timothy Harrison (Université de Toronto), qui a mis au jour un traité établi entre un roi assyrien (Assarhaddon) et un vassal au 7e siècle avant notre ère, époque où les premiers livres de la Bible ont été soit regroupés, soit composés. Selon M. Harrison, le contenu, la forme et la structure de ce traité «ressemblent beaucoup» à ceux de l'alliance entre Abraham et son seigneur, mais il n'en a pas révélé davantage.
C'est en autodidacte que Bernard Lamborelle a réalisé les recherches à la base de son volume Quiproquo sur Dieu. Mais l'auteur ne demande pas mieux que de soumettre ses travaux à l'épreuve de la critique qui, jusqu'ici, n'est pas parvenue à semer le doute dans son esprit. «Je n'ai aucun intérêt personnel à défendre, et mon hypothèse a suffisamment de cohérence pour être examinée par les spécialistes, déclare-t-il. Peut-être qu'elle ne résistera pas à l'analyse, mais, si elle explique plus et mieux qu'une autre hypothèse, elle méritera d'être retenue.»
Daniel Baril
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