Du pain, du poisson, du sel, des agrumes et du vin. Voilà des aliments qui se trouvent sans l'ombre d'un doute possible dans le tableau de Léonard de Vinci La Cène. Mais quels agrumes? Et pourquoi la salière en face de Judas est-elle renversée? Pourquoi le pain est-il levé, donc déjudaïsé?
Ces questions et bien d'autres ont interpelé quatre chercheurs de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal: Olivier Bauer, Nancy Labonté, Jonas Saint-Martin et Sébastien Fillion, qui se sont penchés sur la signification des aliments dans la célèbre fresque.
«Nous avons voulu savoir pourquoi Léonard de Vinci avait choisi de peindre ces aliments», dit M. Bauer. En fait, l'idée de l'étude est venue après que l'émission L'épicerie, de Radio-Canada, eut demandé à M. Bauer d'expliquer la valeur religieuse de la nourriture dans le tableau de l'artiste italien.
Cette nourriture ne correspond pas aux descriptions sommaires des évangélistes qui ont rapporté le dernier repas de Jésus et de ses apôtres. Pour les chercheurs, il est clair que le génie de la Renaissance s'est livré à une sorte de jeu symbolique à plusieurs volets. En prenant bien soin de mêler les cartes au passage, histoire de confondre l'observateur.
«Tout se passe comme si nous assistions à un jeu de dupes, de tromperies, de doubles sens», résume Mme Labonté.
Par exemple, dans le cas de la salière renversée devant Judas, les chercheurs s'interrogent à savoir si, plutôt que la représentation de la malice de l'apôtre, il ne s'agit pas là d'une réhabilitation de Judas, puisque la salière couchée – signe traditionnel de malheur – illustrerait plutôt sa malchance. Il aurait été désigné pour remplir un rôle ingrat, celui de traitre.
Et que dire de la petite assiette vide devant ce même apôtre? «Cela signifie-t-il que Judas s'en est repu et que la tromperie est en lui? Ou qu'il est le seul à ne pas être dupe?» demandent les auteurs en notant que Léonard de Vinci proposait sa propre interprétation de l'histoire religieuse tout en la critiquant.
«Tous ceux qui ont des idées toutes faites se trompent», indique M. Bauer, qui met en garde contre une explication trop simpliste de la fresque. En fait, sans épouser les nombreuses hypothèses de Dan Brown dans son roman Da Vinci Code, les chercheurs s'entendent pour dire qu'il y a beaucoup de signes cachés dans le fameux tableau que l'artiste a peint entre 1495 et 1497, en réponse à une commande du duc de Milan, Ludovic Sforza.
Le poisson
Le poisson sur la table a aussi donné lieu à des recherches approfondies. Car, s'il est clair qu'il y a des tronçons de poisson sur la nappe, il n'est pas absolument certain qu'il s'agisse de hareng. Ce sont peut-être des morceaux d'anguille que les assiettes contiennent. Et alors?
Les chercheurs sont d'avis que Léonard de Vinci a peut-être sciemment entretenu l'ambigüité autour de la nature du poisson, renforçant la symbolique du tableau.
Les poissons – anguilles et harengs – ont bien entendu pour fonction de rappeler que la vie de Jésus se passe essentiellement autour du lac de Tibériade et qu'il a choisi plusieurs de ses apôtres parmi les pêcheurs. Mais il y a évidemment plus dans ce plat de hareng, dans ces assiettes d'anguille. Il y a toute une symbolique biblique – celle de la multiplication des pains et des divers épisodes de pêche miraculeuse. Il y a plus encore. Il y a la tromperie du “aringa”, la duperie de la Smorfia. Il y a la peau glissante de l'anguille et son caractère insaisissable, au sens propre comme au sens figuré», écrivent les chercheurs dans leur document.
«Léonard de Vinci est un réservoir à fantasmes», mentionne M. Bauer. Sa collègue Nancy Labonté signale pour sa part que le mot «aringa» permet de nombreux jeux de mots avec ses homophones. Arringa avec un double «r» signifie «discours», voire «endoctrinement», alors que la dernière partie du mot, inga, peut vouloir dire ingannare, soit «tromper».
De plus, dans le nord de l'Italie, on appelle la sardine et le hareng «renga», un diminutif qui évoque le renégat, celui qui nie la religion.
Les auteurs de la recherche se demandent donc si le thème central de l'œuvre n'est pas, justement, ce jeu de dupes, qui force le spectateur à se questionner sur la personne qui dupe et celle qui est dupée.
Les chercheurs réunissent à eux quatre une palette d'expertises diversifiée: M. Bauer travaille depuis plus de 10 ans sur les rapports entre la nourriture et la religion; Mme Labonté et Jonas Saint-Martin terminent une maitrise en théologie pratique et Mme Labonté possède une formation en archivistique; Sébastien Fillion, qui étudie à la maitrise à la Faculté, est titulaire d'un baccalauréat en histoire.
L'illustre fresque est une de celles qui ont été les plus copiées et aussi les plus parodiées. On pense à cette composition sur laquelle Marilyn Monroe occupe la place de Jésus et où les disciples sont remplacés par des acteurs qui ont devant eux de l'alcool, de la crème glacée et un gros hamburger!
Il y a quelques jours, un article publié dans The International Journal of Obesity rendait compte de la taille des pains et des plats de La Cène, pour conclure que les portions avaient augmenté de presque deux tiers entre l'an 1000 et l'an 2000.
Il reste que, même si un nombre considérable d'études ont porté sur le tableau, il ne semble pas que les aliments aient été au menu des recherches. Il faut dire aussi que tout était moins clair avant la restauration de l'œuvre, qui s'est échelonnée de 1979 à 1999. Et aujourd'hui, Internet donne accès à la peinture en permettant de grossir certains détails.
Mais le mystère quant à la signification des aliments choisis reste pour ainsi dire entier.
Paule des Rivières
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La Cène de Léonard de Vinci : un «trompe-la bouche?» (Durée : 3 min 11 s)Sur le Web
