Seulement 1,5 million des 5 à 10 millions d'espèces d'insectes qui peuplent la planète ont été répertoriés. Voilà pourquoi la Collection entomologique Ouellet-Robert de l'Université de Montréal peut rendre de précieux services aux chercheurs en taxonomie et à tous ceux qui veulent en apprendre davantage sur le monde qui nous entoure. «Cette collection est un inestimable échantillon de la biodiversité, indique l'entomologiste Pierre-Paul Harper, qui en est responsable depuis son entrée à l'UdeM en 1971. Elle est particulièrement précieuse pour la faune entomologique de la région de Montréal, des Basses-Laurentides et de la vallée du Saint-Laurent.»
Plus de 70 espèces, majoritairement des plécoptères et des tricoptères, ont été décrites pour la première fois grâce aux spécimens conservés dans les 1600 tiroirs et 3000 râteliers de la collection.
Dans les armoires du pavillon Marie-Victorin, où elle loge en attendant son déménagement au Centre sur la biodiversité de l'Université de Montréal (attenant aux grandes serres du Jardin botanique), on trouve plus de un million et demi de spécimens représentant 23 000 espèces, dont 60 % sont présentes chez nous. Tous ne sont pas épinglés et étiquetés, mais ils sont les témoins silencieux de l'évolution de la faune entomologique... et de l'activité humaine. «Depuis qu'on a autorisé le drainage des champs pour l'agriculture, on a fait disparaitre un bon nombre de ruisseaux dans la plaine du Saint-Laurent, ce qui a porté un dur coup aux insectes qui y vivaient», mentionne M. Harper.
Comme on l'apprend dans l'exposition virtuelle Histoire d'eau, montée par le Centre d'exposition de l'UdeM en collaboration avec les responsables de la collection, un seul cours d'eau abrite des invertébrés racleurs, déchiqueteurs, collecteurs, filtreurs, prédateurs et planctoniques, soit plus d'une cinquantaine d'espèces d'insectes. La plupart ne pourront s'adapter aux nouvelles conditions de leur écosystème et disparaitront. Un indice de la bonne santé d'un cours d'eau, c'est la présence de... pêcheurs de truites. Ce poisson étant sensible à la pollution et n'évoluant qu'en eau froide, il est le meilleur indicateur d'un écosystème en santé.
Insectes à découvrir
Pour des chercheurs du futur, une collection d'insectes dont les premiers spécimens ont été attrapés au début du 20e siècle, avant les grandes transformations agricoles massives, sera une formidable source de comparaison.
Dans les forêts tropicales, un nombre élevé d'insectes n'ont jamais été décrits par des scientifiques. C'est aussi le cas au Québec, toutes proportions gardées. «On pense aux chironides, communément appelés “moucherons”. Beaucoup sont encore inconnus, même s'ils sont abondants, notamment en milieu humide», explique ce spécialiste des insectes aquatiques.
À lui seul, l'entomologiste Pierre-Paul Harper est une espèce en voie de disparition. Officiellement retraité depuis cinq ans, il a toujours la responsabilité de la collection Ouellet-Robert. Et il donne encore le cours d'entomologie de premier cycle en collaboration avec Jacques Brodeur, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biocontrôle et chercheur à l'Institut de recherche en biologie végétale. Sa collègue Louise Cloutier, spécialiste des diptères et des insectes aquatiques, gère cette collection. Il espère bien voir une relève au Département de sciences biologiques.
En attendant, des fonds en provenance du Centre sur la biodiversité permettront à une agente de recherche, Annie Web, d'entamer la numérisation de la collection. En poste depuis peu, Mme Web, une entomologiste diplômée de l'Université McGill, travaille à une méthode d'identification et de classement compatible avec les grandes bases de données internationales sur la biodiversité. Un de ses premiers objectifs sera d'établir un répertoire des 150 espèces de libellules dans le cadre du projet Canadensys.
Bien qu'environ 90 % des spécimens soient indigènes, la collection joue un rôle important en matière de collaboration internationale. Les spécialistes peuvent en effet obtenir des spécimens très rares issus de collections universitaires afin de procéder à des identifications précises. Comme dans le cas des prêts entre bibliothèques, des spécimens de l'Université de Montréal sont donc actuellement dans des laboratoires aux quatre coins du monde.
Même s'il l'éloignera du pavillon Marie-Victorin, où travaillent la plupart des professeurs de sciences biologiques, le déménagement prochain de la collection n'attriste pas trop l'entomologiste. «Ce sera l'occasion de se rapprocher de chercheurs spécialisés en systémique moléculaire, une technologie essentielle en taxonomie.»
De plus, on y associera la riche collection de recherche de l'Insectarium de Montréal, actuellement difficile d'accès. À ne pas confondre avec celle que le public peut voir rue Sherbrooke Est, cette collection compte 140 000 spécimens pour la plupart légués par le frère Firmin Laliberté.
Mathieu-Robert Sauvé
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