Les chercheurs en sciences humaines ont-ils autant recours aux technologies de l'information et de la communication (TIC) que leurs collègues des sciences naturelles? «Bon nombre de chercheurs en sciences sociales se font possiblement aujourd'hui une idée trop limitée des possibilités qui leur sont offertes par la technologie», remarque Thierry Karsenti, professeur au Département de psychopédagogie et d'andragogie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les TIC en éducation de l'Université de Montréal.
Pourquoi cette réticence? «En sciences naturelles, l'usage des technologies va de soi depuis longtemps, tandis qu'en sciences humaines l'évolution est moins rapide, estime-t-il. Il y a encore des traditions qui prévalent: les enquêtes se font sur papier et les entrevues en personne.»
Pourtant, selon M. Karsenti, les TIC permettent de «faire plus, mieux et autrement». Il donne en exemple une récente étude menée auprès de cégépiens. «C'est une population branchée, alors il nous paraissait normal de la sonder au moyen d'une enquête en ligne. Les résultats sont phénoménaux!»
Plus de 31 000 étudiants ont répondu à l'appel en un temps record. «Obtenir un échantillon aussi large sans Internet aurait pris un temps fou», observe-t-il. Dans d'autres études en ligne, Thierry Karsenti permettait aux répondants de se filmer à l'aide de leur caméra Web, ce qui donnait des réponses plus étoffées aux questions ouvertes. «C'est difficile de leur tirer les vers du nez lorsqu'ils doivent s'astreindre à écrire une longue réponse, signale-t-il. Avec la webcam, ils se livrent davantage.»
Thierry Karsenti mentionne un autre projet de recherche où il devait joindre 5000 étudiants dans le monde. «Grâce à Skype, j'ai recueilli des témoignages que je n'aurais jamais pu avoir avec des moyens traditionnels.»
En un seul clic
La réticence potentielle à exploiter les TIC en sciences humaines concernerait autant les chercheurs d'expérience que les doctorants. «Les jeunes ne sont pas forcément plus familiarisés avec les technologies. Certains n'y sont pas initiés durant leur formation. D'autres croient qu'ils n'ont pas le temps d'apprendre le fonctionnement d'un logiciel pourtant susceptible de leur faire gagner un temps précieux.»
Mais ils ont tort de s'en priver, car, loin d'être compliquées, plusieurs technologies sont de plus en plus intuitives. «Il suffit de le démontrer aux chercheurs», déclare Thierry Karsenti. Il a joint le geste à la parole le 19 octobre dernier en organisant un atelier sur le sujet. L'activité a eu un succès monstre. «Habituellement, ce genre de rendez-vous attire une douzaine de personnes. Ce jour-là , il y en avait une soixantaine en classe et plus de 200 nous suivaient en webdiffusion.»
Il leur a montré que toutes les étapes de la recherche, de la collecte des données à la diffusion des résultats, sont facilitées par les TIC «de façon exponentielle».
«Par exemple, avec Zotero, je peux enregistrer des dizaines de citations bibliographiques à partir de mon navigateur en un seul clic. Et en quelques secondes, je peux les intégrer à un document Word dans le format de citation de mon choix.»
Zotero comme Mendeley sont de nouveaux logiciels de gestion bibliographique. À l'UdeM, les étudiants sont plutôt invités à utiliser EndNote, ce que Thierry Karsenti déplore. «Contrairement à EndNote, Zotero et Mendeley sont gratuits, ce qui signifie une diminution des frais pour les étudiants. Qui plus est, ils leur permettent de conserver leur base de données bibliographiques bien après qu'ils ont obtenu leur diplôme. En ce moment, quand on quitte l'Université, on n'a plus accès à EndNote... à moins de l'acheter.»
Ces logiciels sont simples d'utilisation et efficaces. «On n'a pas besoin d'entrer les données à la main. En outre, ils intègrent des fonctions des logiciels sociaux tel Facebook», souligne-t-il en ajoutant que les grands établissements d'enseignement supérieur comme le Massachusetts Institute of Technology en font usage depuis plusieurs années.
Le chercheur vante aussi les mérites de DropBox, un service de stockage et de partage de fichiers en ligne. «Tous mes projets de recherche sont sur DropBox et mes assistants et collaborateurs qui y prennent part y ont accès en temps réel», dit-il.
Les réseaux sociaux sont devenus des outils de vulgarisation et de diffusion incontournables, affirme-t-il. «Il y a bien sûr Twitter et Facebook, mais aussi des sites de réseautage conçus pour les universitaires comme Academia.edu et iamResearcher.com. Y participer peut nous ouvrir les portes de collaborations insoupçonnées.»
En attendant de convertir les plus sceptiques, Thierry Karsenti compte bien étudier en profondeur l'usage des technologies par les chercheurs actuels et les doctorants en sciences humaines. «Je veux comprendre d'où vient leur réticence potentielle et quel est l'influence des TIC sur leur pratique.»
Marie Lambert-Chan
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Sur le Web
- Département de psychopédagogie et d'andragogie
- Chaire de recherche du Canada sur les TIC en éducation
Un prix prestigieux pour Thierry Karsenti
Le 3 novembre dernier, l'Association canadienne pour les études supérieures a remis son Prix d'excellence et d'innovation pour l'amélioration des pratiques d'accompagnement des étudiants des cycles supérieurs à Thierry Karsenti pour le projet de doctorat à distance en Afrique mis sur pied en collaboration avec les professeurs Colette Gervais et Michel Lepage. «Nous avons atteint un taux de diplomation de plus de 80 %. En sciences humaines, c'est énorme. Pour des doctorants à distance, dont certains venaient des pays les plus pauvres de la planète comme le Niger, c'est gigantesque!» s'étonne encore M. Karsenti.
