Une forêt fossile dévoile des indices sur les futurs changements climatiques

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Alexandre Guertin-Pasquier a réalisé de nombreuses coupes stratigraphiques en 2009 et en 2010.Aux confins du Grand Nord canadien se trouve l'ile Bylot. Ce petit morceau de terre abrite un site rarissime: une forêt fossile datant d'environ 2,5 millions d'années étonnamment bien conservée. Depuis 2009, Alexandre Guertin-Pasquier tente d'en faire la reconstitution paléoécologique. «L'étude de cet environnement du pliocène améliore notre compréhension du passé mais également de l'avenir. Cette forêt fossile nous dévoile des indices sur les changements climatiques qui surviendront dans une centaine d'années», souligne l'étudiant à la maitrise en géographie à l'Université de Montréal.

Les résultats préliminaires de ses travaux indiquent que la végétation d'alors présentait de grandes ressemblances avec la toundra forestière située au nord du Québec – une forêt plutôt clairsemée où les arbres atteignent rarement plus de trois ou quatre mètres de hauteur. «Les épinettes et les mélèzes dominaient probablement le paysage, avance Alexandre Guertin-Pasquier. Le pin, l'aulne et le saule y poussaient aussi. Les milieux humides étaient sans doute nombreux. Enfin, l'espace forestier n'était pas très dense.» La réunion des conditions de croissance de ces espèces démontre que la météo était plus clémente à cette époque. «On croit que la température annuelle était plus élevée de 10 à 15 °C», note-t-il.

Troncs, pollen et sédiments

L'étudiant a séjourné deux fois à l'ile Bylot, en 2009 et 2010. «C'est un endroit exceptionnel, très montagneux et surtout très silencieux. La végétation est presque inexistante, à part quelques arbres d'à peine 20 cm de hauteur», raconte-t-il. À côté de ces arbrisseaux gisent partout des morceaux de troncs d'arbres morts. Certains ont un diamètre d'environ 30 cm et une longueur de près de deux mètres. On trouve également des petites racines et des exosquelettes de coléoptères. Le jeune chercheur a même mis la main sur un bout de bois portant les marques de dents de l'ancêtre du castor!

«La qualité de conservation de cette forêt est excellente, commente-t-il. Certains troncs possèdent encore leur écorce. Sur d'autres il y a des anneaux de croissance tout à fait visibles. Bien que ces troncs soient âgés de 2,5 millions d'années, leur état laisse plutôt supposer une mort qui remonte à tout juste cinq ans!» Ces conditions de préservation auraient été créées par le déversement d'un lac né de la fonte des glaciers à proximité. «L'absence d'oxygène, accompagnée d'un refroidissement brutal, aurait empêché la dégradation du matériel organique», croit Alexandre Guertin-Pasquier.

Ces troncs d’arbres sont âgés de 2,5 millions d’années, mais leur état laisse plutôt supposer une mort qui remonte à tout juste cinq ans!Au cours de ses fouilles, il a également fait la collecte de pollen. «Les grains de pollen sont sans doute les composants organiques les plus résistants que l'on connaisse, explique-t-il. J'en ai découvert une bonne quantité dans les sédiments recueillis, ce qui nous permet de reconstituer la flore qui poussait à cette époque aux alentours du site.» Pour le moment, les analyses polliniques ont révélé une végétation légèrement différente de celle située à 2000 km plus au sud de l'ile Bylot.

Afin de préciser l'âge de la forêt, l'étudiant a combiné les observations précédentes et des analyses paléomagnétiques des sédiments. Ce fut un défi de taille, puisque généralement seuls les ossements et les cendres volcaniques permettent de dater de façon absolue un site aussi vieux. Et ni les uns ni les autres ne faisaient partie des vestiges mis au jour. Alexandre Guertin-Pasquier et ses codirecteurs Pierre J. H. Richard et Daniel Fortier – celui qui a découvert le site en 2001 – ont donc fait appel à l'étude de l'ancien champ magnétique terrestre. «Les continents occupent leur place actuelle depuis 2,5 millions d'années, mais le pôle Nord magnétique, lui, a bougé et s'est déjà retrouvé dans l'hémisphère Sud, signale-t-il. Les minéraux magnétiques dans les sédiments gardent en mémoire cette inversion des champs, un peu comme des boussoles. On peut établir assez précisément l'âge d'un site de cette façon.» À la suite de ces nombreuses analyses, la datation de la forêt est passée de 2 à près de 2,5 millions d'années.

Changements climatiques à venir

Selon Alexandre Guertin-Pasquier, il est théoriquement possible qu'une telle végétation réapparaisse sur l'ile Bylot d'ici la fin du siècle. «Mes recherches démontrent qu'avec une augmentation de la température de 10 à 15 °C ces espèces pourraient pousser plus ou moins normalement à ces latitudes. Mais encore faut-il que l'avancée de la végétation se fasse jusque-là. Cela n'arrive pas du jour au lendemain. Les sols doivent s'adapter pour supporter cette flore.»

Il songe aux nombreux effets que ce phénomène aura sur les communautés inuites. «Dans l'espace de une à deux générations, les Inuits du nord du Québec verront peut-être leurs conditions de vie changer radicalement. Imaginez ce que ce sera de passer d'un environnement où la végétation est quasi absente à un paysage où l'on peut se servir du bois pour se chauffer et construire des maisons...»

Marie Lambert-Chan

 

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