Des décennies d'insouciance industrielle rattrapent Montréal, alors que le débit du fleuve s'amenuise. La baisse des niveaux d'eau, en effet, pourrait entrainer la remise en circulation de produits toxiques emprisonnés dans le lit du fleuve, dans l'est de l'île. Ce qui constituerait une menace, ultimement, pour la santé humaine.
C'est l'inquiétude que soulève une nouvelle étude environnementale du Comité ZIP Jacques-Cartier, qui travaille à la protection du Saint-Laurent autour de la métropole. Le rapport souligne les effets «désastreux» que cela pourrait avoir sur l'écosystème et exhorte les autorités à procéder rapidement à une sérieuse évaluation des risques.
«Il faut absolument enquêter», insiste l'auteure de l'étude, Priscilla Dugas, qui termine sa maitrise en géographie à l'Université de Montréal. Son analyse, fondée sur les études existantes et sur des échantillonnages récents d'Environnement Canada, fait état d'un degré préoccupant de contamination des sédiments dans le Saint-Laurent, devant Pointe-aux-Trembles, et d'un risque de contamination des espèces vivantes.
«Ce sont des métaux lourds, comme le plomb et le mercure, mais aussi des BPC, des hydrocarbures», précise Mme Dugas. Ces produits, issus de l'activité industrielle et agricole, se retrouvent dans le secteur à des concentrations dépassant les seuils établis d'effets néfastes. «Jusqu'ici, ces contaminants se sont déposés au fond et ont été recouverts par d'autres sédiments, alors à court terme, ce n'est pas trop dangereux», nuance l'auteure. Mais les changements climatiques pourraient réveiller ces fantômes.
Le problème, explique-t-elle, c'est que «toutes les simulations indiquent que les niveaux d'eau pourraient rester bas, voire descendre encore d'ici 2050» en raison des précipitations moins abondantes et des températures plus douces. De larges bandes – contaminées – du lit du fleuve, ainsi asséchées, attireront promeneurs et animaux. Or, «si l'on piétine ces zones exposées, on brasse les sédiments», dit Mme Dugas. Avec la pluie, les contaminants ramenés à la surface peuvent être drainés vers l'eau du fleuve et se retrouver dans la chaine alimentaire. Jusqu'à atteindre l'humain, à travers le poisson régulièrement pêché dans le secteur.
Avec le comité ZIP, Priscilla Dugas sonne l'alarme: «Ce qui est inquiétant, c'est le fait que les autorités n'enquêtent pas davantage. C'est une question de sécurité, de santé des gens.»
Une évaluation s'impose
«Ce sont des inquiétudes légitimes, confirme André G. Roy, professeur au Département de géographie de l'UdeM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en dynamique fluviale. Chaque fois qu'il y a des changements dans une région hydrographique, il peut y avoir des risques de remise en transport de sédiments contaminés.»
Comme Mme Dugas, à qui il a enseigné, il estime que de nouvelles études s'imposent: «Il est clair que, si des sédiments contaminés ont été déposés aux alentours et que les gens y sont réexposés en allant marcher dessus, il faut évaluer les risques.»
Au Comité ZIP Jacques-Cartier, on demande la même chose. «Si d'ici 30 ou 40 ans, ce que j'anticipe se produit et qu'on n'a rien fait, alors c'est toute la vie dans l'eau qui va être contaminée», résume la biologiste toxicologue Sylvie Bibeau, directrice de l'organisme.
«Il faut davantage d'études pour valider les inquiétudes qu'on a, poursuit-elle, et, si ça s'avère nécessaire, il faudra agir: interdire l'accès aux berges ou procéder à une décontamination.» Elle signale au passage que les secteurs étudiés par Priscilla Dugas sont ceux où l'on pense aménager des plages publiques.
Des années 20 aux années 70, en l'absence de règles environnementales dignes de ce nom, les industries lourdes de l'est de l'île ont déversé leurs eaux usées directement dans le fleuve, rappelle Mme Bibeau, elle-même diplômée du (défunt) certificat en environnement de l'UdeM.
Jean François Bouthillette
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