Si, au cours des prochaines années, les producteurs de maïs-grain du Québec continuent d'ensemencer leurs champs avec les cultivars actuels, ils risquent de subir une baisse de production allant de 1,3 à 10 % à cause du réchauffement climatique qui commence à se faire sentir. C'est ce qui ressort des travaux de doctorat effectués par Kenel Delusca au Département de géographie de l'Université de Montréal.
Étant donné que le réchauffement climatique comporte encore de nombreuses inconnues, le chercheur a tenu compte de trois scénarios possibles pour la période allant de 2010 à 2039. Le premier scénario, chaud et sec, prévoit pour la Montérégie une augmentation moyenne des températures de 2,2 °C et une hausse des précipitations de trois pour cent. Un scénario considéré comme «frais et humide» conduit pour sa part à une élévation des températures de 1,2 °C et un accroissement des précipitations de huit pour cent. Selon un scénario médian, la hausse des températures serait de 1,7 °C et celle des précipitations de cinq pour cent.
«Il faut travailler avec plusieurs scénarios en raison des incertitudes concernant à la fois les heures d'ensoleillement, la concentration de gaz à effet de serre, l'effet fertilisant du CO2, les phénomènes régionaux comme El Niño ou encore les mesures qu'adopteront les différents pays», précise Kenel Delusca. Le chercheur a également dû calibrer le modèle de croissance du maïs en fonction des conditions du Québec et prendre en considération des méthodes de culture tels la profondeur de plantation des grains et l'espacement des rangs.
Une baisse de rendement évitable
Chacun des trois scénarios climatiques mène à une baisse de rendement pouvant aller jusqu'à 10 % si l'effet fertilisant du CO2 n'est pas pris en compte. Si l'on ajoute cette dernière donnée dans l'équation, c'est le scénario chaud et sec qui s'avère le moins néfaste pour les producteurs de maïs, avec une diminution de production de 1,3 %.
La chute de rendement serait attribuable au fait que, avec les cultivars actuellement utilisés, la période de croissance des grains est trop courte pour qu'ils profitent d'un réchauffement qui risque de survenir plus tard dans la saison. Les grains seraient donc moins bien développés. Mais il semble que les agriculteurs peuvent assez bien s'adapter à ces changements.
«Seulement au Québec, une dizaine de cultivars sont employés et ils sont remplacés tous les quatre à cinq ans par de nouveaux croisements, souligne le chercheur. Il en existe de nombreux autres utilisés sous des climats plus chauds comme dans le sud des États-Unis.»
Kenel Delusca s'est donc servi des mêmes scénarios climatiques pour mesurer leurs effets sur un cultivar dont la période de croissance des grains est plus longue que celle de nos cultivars. «Dans ce cas, la tendance est à une hausse de production quel que soit le scénario, hausse pouvant aller jusqu'à 52 % si l'on confère un effet fertilisant au CO2», affirme-t-il. La récolte serait cependant plus tardive.
Le chercheur a par ailleurs appliqué les mêmes approches à la culture du maïs-grain au Lac-Saint-Jean. La tendance au réchauffement y serait plus marquée parce que la période d'enneigement du sol serait plus courte qu'actuellement. De ce fait, le climat de cette région se rapprocherait de celui de la vallée du Saint-Laurent, favorisant par le fait même la culture des céréales: la période de croissance des grains de maïs pourrait compter de 7 à 23 jours de plus, conclut l'étude.
Vulnérabilité socioéconomique
Les études comportementales réalisées par le Département de géographie auprès des agriculteurs montrent que ces derniers n'auraient pas de réticences à changer leurs habitudes afin de s'adapter aux changements entrainés par le réchauffement climatique. Il subsiste toutefois des inconnues quant aux habitudes des consommateurs: bouderont-ils des produits locaux plus tardifs si des produits importés ont fait leur apparition plus tôt sur le marché?
Kenel Delusca estime que, face à la mondialisation des marchés, les producteurs de la Montérégie sont plus vulnérables que ceux du Lac-Saint-Jean, qui se trouvent plus éloignés des grands marchés.
Ces travaux ont été menés sous la codirection des professeurs Bhawan Singh et Christopher Bryant. Kenel Delusca poursuit ses recherches postdoctorales au Laboratoire de développement durable et dynamique territoriale du professeur Bryant.
Daniel Baril
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