Tout universitaire qui a fait l'expérience de collaborer avec les médias a un jour ou l'autre été frustré de son aventure. Exception faite de Forum bien sûr. Le journaliste veut informer alors que le professeur veut former, deux objectifs qui ne répondent pas aux mêmes impératifs. On parle même de deux éthiques professionnelles antinomiques.
Ce thème a fait l'objet d'un colloque d'une journée entière, le 12 mai, au dernier congrès de l'Acfas, tenu à l'Université de Montréal. Une douzaine de professeurs de cinq universités ainsi que deux journalistes de La Presse et de Radio-Canada ont été invités à livrer leurs réflexions à partir de leur perspective propre.
Besoin de l'autre
Pour Michel Lacombe, animateur de l'émission Ouvert le samedi à la Première Chaine de Radio-Canada, les journalistes et les chercheurs ont besoin les uns des autres. «Le professeur rend service aux médias par son expertise, mais il en tire aussi un avantage en se faisant connaitre comme expert auprès du public. Les deux essaient de comprendre le monde, de transmettre cette connaissance à la société et la connaissance apporte la liberté», a-t-il souligné tout en disant avoir une vision idéaliste de l'université.
Selon l'animateur, le public aime les intellectuels et l'éclairage critique qu'ils apportent sur les faits sociaux en leur donnant un cadre théorique explicatif. Lui-même s'est toujours fait un devoir d'avoir des universitaires dans ses équipes de chroniqueurs.
L'hyperspécialisation dont font souvent montre les universitaires lui parait toutefois contreproductive pour les médias. «Un hyperspécialiste, ça sert à expliquer rien», déclare-t-il, regrettant que certains chercheurs n'osent pas commenter un fait au-delà du champ restreint de leur spécialité. «Je ne crois pas à l'objectivité et l'universitaire peut émettre un point de vue et le faire honnêtement; celui qui n'a pas de point de vue ne sert à rien.»
Ariel Fenster, professeur à l'Université McGill et fondateur de l'Organisation pour la science et la société, estime lui aussi que les scientifiques et les médias ont besoin les uns des autres. Mais il reproche aux médias de ne pas toujours prendre le temps d'aller au fond des choses ou de projeter à l'avant-scène des études parfois douteuses ou mal présentées. À titre d'exemple, il mentionne des manchettes alarmistes affirmant que «l'eau embouteillée contient une substance toxique», l'antimoine. Mais, à une partie par milliard, explique le chimiste, il faudrait en boire 250 litres en une journée pour atteindre la dose mortelle; la dose létale d'eau pure bue en continu est de 8 à 10 litres.
Parfois, répondre aux médias exige quelques acrobaties: un poste de radio a déjà appelé Ariel Fenster à six heures du matin pour une entrevue devant se dérouler 20 minutes plus tard et portant sur l'utilisation de cheveux pour éponger la nappe de pétrole du golf du Mexique, une technique dont le professeur n'avait jamais entendu parler. «J'ai eu 20 minutes pour me préparer!»
Éduquer le public
Dominique Michaud, professeur au Département de phytologie de l'Université Laval, spécialiste des OGM – ces «organismes grandement médiatisés» –, a pour sa part déploré la pensée binaire affichée par les médias devant des sujets scientifiques complexes et controversés. «Si je ne dis pas que je suis contre les OGM, les journalistes et les groupes environnementalistes diront que je suis pour. Mais on ne peut pas être globalement pour ou contre les OGM; ça dépend de chaque cas», a-t-il fait valoir.
Autre participant à ce colloque, Serge Larivée, professeur à l'École de psychoéducation de l'UdeM, a déroulé une liste de 50 mythes pseudoscientifiques alimentés par les médias. Parmi les plus fréquents et les préférés du chercheur, citons ceux voulant que nous n'utilisions que 10 % de notre cerveau, que les tests de QI soient biaisés culturellement, que la musique de Mozart rende les bébés plus intelligents, que la conscience puisse quitter le corps, qu'un trait héréditaire ne puisse être modifié ou encore que toute psychothérapie efficace oblige à remonter aux causes infantiles des problèmes.
À son avis, certains de ces mythes peuvent avoir des conséquences graves, notamment lorsqu'ils servent de fondement à des interventions psychothérapeutiques douteuses, comme la thérapie par les contes folkloriques, qu'a élaborée le psychanalyste Bruno Bettelheim dans les années 70. Les critiques de cet ouvrage ont toujours été ignorées par les médias de masse.
Le professeur ne pouvait passer sous silence la polémique médiatique soulevée par le Dr Pierre Mailhoux à propos des études sur le QI des Noirs et auxquelles Serge Larivée est lui-même lié. Il reproche aux médias d'avoir condamné les propos du «doc Mailhoux» sans avoir jamais présenté les données sur lesquelles ce dernier se fondait. «Le Dr Mailhoux n'a jamais dit de faussetés; il a tout simplement mal présenté le sujet», affirme le professeur.
«Collaborer avec les journalistes ne va pas de soi, ajoute-t-il. La relation doit s'améliorer afin de déconstruire les mythes et d'aider le public à former sa pensée critique.»
Daniel Baril
