Quel groupe religieux a commis le plus d'actes de violence pouvant être qualifiés d'actes terroristes au Canada?
Non, ce ne sont pas les musulmans. Il s'agit plutôt des membres de la secte chrétienne ultraorthodoxe des Doukhobors, établie principalement en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. Entre 1975 et 1986, ils ont perpétré au moins 47 attentats contre des biens publics, principalement des voies ferrées, des bureaux de poste, des lignes électriques et des musées.
«Les Doukhobors s'en prenaient à tout symbole de la modernité et du monde extérieur qui menaçait leur mode de vie, affirme Stéphane Leman-Langlois, professeur à l'École de criminologie. On n'en a plus réentendu parler parce que les coupables ont été condamnés à de lourdes peines d'emprisonnement et que la nouvelle génération n'est pas intéressée par ce genre de violence.»
À partir d'une banque de données créée par le Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal et comportant près de 400 actes de violence politique posés au Canada entre 1975 et 2007, le professeur a répertorié 116 incidents (gestes accomplis ou complots déjoués) entrant dans la catégorie du terrorisme religieux. Les résultats de son analyse sont publiés dans le dernier numéro de la revue Criminologie (voir l'encadré).
Graves mais rares
En ce qui concerne le nombre d'attentats, les islamistes viennent au deuxième rang avec 38 «incidents» survenus entre 1989 et 2007. Cela inclut, entre autres, les actes de vandalisme contre des librairies qui vendaient Les versets sataniques, de Salman Rushdie, l'arrestation d'Ahmed Ressam, qui tenta de traverser la frontière américaine dans une voiture remplie d'explosifs, les attaques contre des écoles juives à Montréal et le complot au nitrate d'ammonium éventé à Toronto.
Viennent ensuite les sikhs, à qui l'on a attribué 17 actes terroristes commis entre 1983 et 1997, dont le plus important jamais survenu au Canada, soit l'explosion d'un avion d'Air India qui a fait 329 victimes en 1985. «Pour le nombre de victimes, cet attentat vient tout juste derrière celui contre le World Trade Center, souligne Stéphane Leman-Langlois. Et, contrairement à ce qu'on croit, presque toutes les victimes étaient des citoyens canadiens et non des Indiens en voyage au Canada.»
Le chercheur a également dénombré, entre 1983 et 1997, une dizaine d'attaques contre des cliniques ou des médecins pratiquant des avortements et menées au nom du fondamentalisme chrétien.
La lecture d'une telle liste peut donner des sueurs froides et laisser penser que le terrorisme est plus fréquent qu'on le croit au Canada. Mais Stéphane Leman-Langlois n'est pas de cet avis. «Les incidents de terrorisme religieux demeurent extrêmement rares au pays, dit-il. Trop rares pour en tirer une tendance statistique qui permettrait d'établir des prédictions.»
En ce sens, il n'y aurait pas lieu de céder à la panique. Le professeur a d'ailleurs dû s'en remettre à une définition large du concept de terrorisme religieux, sans quoi il n'y aurait eu, somme toute, que le cas d'Air India qui serait entré dans la catégorie.
Sa définition du terrorisme inclut «tout acte de violence ou toute menace de violence coercitive à motif politique visant des non-combattants». Ces actes méritent l'épithète «religieux» lorsqu'ils reposent «sur un ensemble de référents qui renvoient à un univers surnaturel».
Le nombre de cas recensés est d'ailleurs dû, à son avis, à la multiplication des interventions policières, qui ont permis d'en repérer et d'en faire échouer plusieurs.
Motif politique et vision absolutiste
L'analyse de Stéphane Leman-Langlois défait le mythe suivant lequel les terroristes religieux cherchent à imposer leur religion. Il n'y aurait en fait que les actes des Doukhobors qui seraient motivés par le désir de faire disparaitre un monde «impie» et les attaques contre les cliniques d'avortement, qui visent à établir une morale définie par la religion.
Selon le professeur, les autres actes de terrorisme religieux sont étroitement liés à des objectifs politiques et sont surtout motivés par la lutte contre des injustices observées ailleurs dans le monde; les terroristes religieux s'identifient à ceux qui vivent ces injustices, ils veulent les venger et justifient leur action par l'absolu de la volonté divine. Le conflit suscité par les contradictions entre la culture d'origine et la culture du pays d'accueil peut aussi s'avérer un facteur déclencheur.
«S'il n'y avait pas d'injustices à corriger, il n'y aurait pas d'actes terroristes à caractère exclusivement religieux, signale-t-il. Ce qui fait “prendre le jello”, ce sont les revendications politiques; la religion sert de justification et d'attraction pour cet idéal à long terme.»
Mais, contrairement au terrorisme purement politique tourné vers un projet théoriquement réalisable et dont le succès dépend de l'appui populaire, les terroristes religieux ne visent pas à gagner de nouveaux militants ni la sympathie du public et leurs gestes n'ont pas de gain immédiat en vue.
Qui plus est, «les “purs” ne sont aucunement perturbés par le fait qu'un grand nombre de leurs coreligionnaires les considèrent comme des extrémistes dangereux», écrit le chercheur. La théologie libérale n'a ainsi aucune prise sur leur façon de voir le monde. Même réduits à une infime minorité, ces extrémistes seront toujours assez nombreux pour que des actes de violence soient commis, estime-t-il.
Sur ce plan, le terrorisme religieux apparait plutôt inquiétant puisque imprévisible et incontrôlable. Mais le professeur se fait de nouveau rassurant. «Ce qui est imprévisible, ce sont les gestes isolés comme les attaques contre les écoles juives, précise-t-il. Les gros complots sont plus faciles à percer parce qu'ils nécessitent plus d'organisation et ceux qui sont capables de les former sont connus des milieux policiers. Le cas du complot de Toronto en est un exemple. Une surveillance préventive est donc possible.»
Daniel Baril
Les «sectes», les lois et la société
Sous la direction de Dianne Casoni, professeure à l'École de criminologie, le dernier numéro de la revue Criminologie (vol. 41, no 2) est entièrement consacré aux organisations religieuses sectaires et à leurs rapports avec la loi.
«Comme la secte se définit par opposition à son environnement social, elle a tendance à redéfinir les valeurs et les règles qui servent à guider le comportement de ses membres, écrit la professeure en introduction. Puisqu'il arrive que ces règles se trouvent en opposition à celles suivies par l'environnement social, des heurts se produisent inévitablement. Comment alors concilier, dans ses rapports avec la société, le respect des lois qui heurtent ses croyances et les pratiques inspirées par celles-ci?»
C'est la question à laquelle tentent de répondre les 10 auteurs du numéro. Outre l'article de Stéphane Leman-Langlois présenté plus haut, on trouve deux autres contributions de l'UdeM: Adriana Pacheco et Dianne Casoni analysent le cas de la violence envers les enfants au sein de l'Église baptiste de Windsor qui a suscité une enquête policière en 1984; avec sa collègue Marie-Andrée Pelland, de l'Université de Moncton, Dianne Casoni signe un autre article sur les réactions des mormons fondamentalistes de la Colombie-Britannique quant aux accusations de polygamie, de trafic de jeunes femmes et de sévices physiques et sexuels sur des enfants.
D.B.
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