Avec l'Île-du-Prince-Édouard, le Québec est la seule province canadienne à ne pas posséder de musée d'État d'histoire naturelle. Une aberration, selon le biologiste Pierre Brunel, qui se bat depuis 30 ans pour sensibiliser les élus à cette question. Cofondateur et président actuel de l'Institut québécois de la biodiversité (IQBIO), le professeur Brunel a recensé pas moins de 250 collections significatives de sciences naturelles, au Québec, qui auraient besoin d'un toit permanent.
Depuis les années 60, le Québec a résolument pris le parti des collections vivantes. Le Jardin botanique et le Biodôme de Montréal présentent des organismes vivants qui s'intègrent dans l'environnement et le climat qui les caractérisent. Même l'Insectarium accorde une large place aux insectes bien en vie. Cette façon de faire favorise l'éducation et la vulgarisation, reconnait M. Brunel. Touefois, si l'on fait exception de l'Institut de recherche en biologie végétale, où sont réunis des chercheurs du Département de sciences biologiques et du Jardin botanique, il se fait très peu de recherche fondamentale dans ces établissements.
L'IQBIO s'intéresse prioritairement aux collections de recherche. «Ce sont les connaissances produites par ces collections, connaissances dont l'importance ira en augmentant, dont auront besoin les groupes d'écologistes militants, les gestionnaires gouvernementaux, les musées d'exposition et tous les amants de la nature», peut-on lire sur le site de l'Institut.
En cette année internationale de la biodiversité, aura-t-il plus de succès dans sa croisade à doter le Québec de son premier véritable musée d'histoire naturelle? «Je l'espère bien. D'ailleurs, nous aurons une grande activité le 22 mai, Journée internationale de la biodiversité. Cependant, je dois admettre que l'infrastructure que nous réclamons n'est pas très sexy.»
Le musée souhaité serait d'abord un immeuble où l'on garderait des collections scientifiques (insectes, plantes, mammifères, etc.) dans des conditions de conservation dignes de ce nom, et où une bibliothèque serait aménagée. Ce serait un endroit où convergeraient des chercheurs en taxinomie et en écologie intéressés par l'évolution de la biodiversité sur le territoire québécois. Les expositions ouvertes au public ne seraient pas le premier objectif.
Pas le rôle des universités
Cela dit, les choses ont évolué depuis que M. Brunel a donné l'alerte pour la première fois, dans les années 90. Le nouveau Centre sur la biodiversité, situé au Jardin botanique de Montréal, hébergera quatre grandes collections. De plus, il existe des sites comme le musée Redpath, à Montréal, ou le Musée de la nature et des sciences, à Sherbrooke, qui abritent des collections de sciences naturelles. Mais ces centres, souligne M. Brunel, sont administrés par des universités ou des municipalités, qui ont bien d'autres missions. «Ce n'est pas le rôle des universités d'entretenir des collections, signale M. Brunel, lui-même propriétaire d'une importante collection d'invertébrés benthiques du Québec (voir «La collection Brunel déménage»). Pour les universités, cela représente une dépense considérable tout en mobilisant des ressources matérielles. Quand elles le font, c'est pour soutenir l'initiative de leurs chercheurs. Tôt ou tard, il faut trouver une solution à long terme.»
Au cours de leurs tournées dans tout le Québec, le président de l'IQBIO et ses collègues ont vu des collections menacées de disparaitre faute de lieux adéquats ou de personnel qualifié pour les accueillir. «J'ai vu des pièces dans des boites à chaussures sous un lit, dans des placards. Mais j'ai aussi trouvé de véritables trésors, par exemple ces impressionnants échantillons de mousse qu'un botaniste de la région de Rimouski a amassés.»
L'IQBIO a été officiellement fondé en 2004. Il regroupe un réseau de quelque 130 personnes et au sein de son conseil d'administration siège la biologiste Thérèse Cabana, ancienne directrice du Département de sciences biologiques de l'UdeM. En plus de promouvoir la sauvegarde des collections scientifiques, il prend position dans divers débats, tels le dragage des Trois Lacs, en Estrie, et la création d'un parc écologique dans la région montréalaise. Il publie un bulletin périodique et, occasionnellement, des articles scientifiques. Enfin, l'IQBIO offre des stages à de jeunes biologistes.
Pour Pierre Brunel, les Québécois ont le devoir de documenter leurs connaissances en matière de biodiversité sur leur territoire. «Sinon, je vous le prédis, les gouvernements le regretteront. Il faut connaitre la biodiversité d'un territoire avant de l'exploiter.»
Ils peuvent saisir cette occasion en assurant un avenir aux collections de sciences naturelles que des chercheurs ont constituées d'un bout à l'autre de la province, parfois pendant toute leur vie.
Mathieu-Robert Sauvé
Sur le Web
La collection Brunel déménage
La collection d'invertébrés benthiques de Pierre Brunel, qui compte des dizaines de milliers de spécimens, sera hébergée au Musée canadien de la nature. L'entente, signée en octobre 2008, prévoit que l'établissement en deviendra propriétaire en 2016 si le collectionneur ne décide pas, d'ici là, d'en céder la propriété à un tiers. «Ça me laisse huit ans pour convaincre le Québec de se doter d'un centre de collections scientifiques», commente le biologiste.
Le déménagement a déjà commencé en direction de l'Édifice du patrimoine naturel du Musée, situé à Gatineau. Même si le premier voyage fait état de 2317 bocaux et de plus de 4000 échantillons, et le deuxième de 94 boites (dont certaines contenaient plus de 17 bocaux), on sait qu'une partie seulement de la collection a définitivement quitté le laboratoire du pavillon Marie-Victorin, au sous-sol de l'aile F. Il faut dire que ce type de transport est assez complexe sur le plan des assurances et de la sécurité.
Impossible de dire quand le laboratoire sera vidé de son précieux contenu, mais M. Brunel tient à souligner la collaboration de l'Université de Montréal dans ce dossier, particulièrement du vice-recteur à la recherche, Joseph Hubert.
C'est sur le long terme qu'une telle initiative se mesure. Récemment, M. Brunel a eu la surprise d'apprendre que son catalogue avait servi à un chercheur étranger qui s'intéresse à la coquille pantoufle. «C'est une espèce commune, facile à reconnaitre, que j'ai recueillie dans l'estuaire du Saint-Laurent. Or, il se trouve que c'est une espèce associée aux eaux plus chaudes et qu'on ne l'avait jamais observée sous nos latitudes. Une autre démonstration, peut-être, du réchauffement climatique.»
Les plus anciens spécimens recueillis par M. Brunel datent des années 50 et les plus récents ont été ramassés en 2008, au cours d'une excursion sur le terrain dans la région de Charlevoix avec un groupe d'étudiants. Mais la collection Brunel compte des échantillons encore plus anciens puisqu'elle s'est enrichie de celle de la station biologique du Saint-Laurent, collection constituée entre 1929 et 1937 par Georges Préfondaine.
M.-R.S.
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