Alors qu'il sillonnait la Bosnie-Herzégovine à la recherche de miliciens qui lui parleraient de leur implication dans les crimes de masse, Samuel Tanner était loin de se douter que sa recherche doctorale allait lui valoir l'un des quatre prix de la meilleure thèse de doctorat de l'Université de Montréal. Quelques jours plus tard, soit le 27 octobre, s'ouvrait le procès de Radovan Karadzic devant le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie. L'ancien chef d'État comparaissait pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocide.
Dans sa thèse intitulée «Dynamique de participation et processus de cristallisation des bandes armées dans les crimes de masse», le jeune chercheur de 34 ans effectue un retour sur la violence qui a sévi dans les années 90 en ex-Yougoslavie. «La littérature sur le sujet abonde, souligne-t-il. On a beaucoup parlé de la violence de masse pendant l'Holocauste, au Cambodge, au Rwanda et dans le Timor oriental, mais la majorité des données proviennent de sources secondaires, soit de documents et de rapports judiciaires. On arrive donc à ce que j'appelle un modèle juridique de la connaissance qui envisage ces évènements dans leurs conséquences et les responsabilités des acteurs, et non pas dans leur processus et les mécanismes sociaux et politiques qui y ont conduit. Mon objectif était de dégager une connaissance sociologique afin de reconstruire le cheminement des personnes impliquées dans des tragédies comme ça.»
C'est essentiellement durant l'hiver et l'automne 2006 que Samuel Tanner a fait son «terrain», se rendant à Sarajevo, où a eu lieu au cours du conflit bosniaque le plus sanglant des massacres sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Durant sa collecte de données auprès de nombreux organismes locaux, il a aussi mené des entrevues auprès de quatre anciens exécuteurs serbes. De tels sujets étant généralement peu enclins à participer à ce genre de recherche, cette thèse est une première. «Je n'avais pas peur pour ma sécurité, affirme-t-il, dans la mesure où les informateurs avaient accepté de me parler sous le couvert de l'anonymat.»
Des dynamiques, des processus et des remords
Les résultats de son étude démontrent que la participation des exécuteurs a été le produit d'une «préméditation émergente», comme le dit M. Tanner. «C'est-à -dire que leur participation doit être vue non pas comme une intention initiale de détruire en tout ou en partie un groupe en vertu de son caractère religieux, ethnique, racial ou national, mais plutôt comme le résultat d'un long processus de décision.»
Au fil de ses entrevues, le chercheur a découvert que le parcours de ces individus avait été influencé par un certain nombre d'évènements sociaux, communautaires et politiques. Samuel Tanner fait observer que la progression des acteurs dans la violence est aussi associée à un changement radical dans la façon dont les individus évaluent leur réalité. «Après toutes ces années, alors qu'ils reviennent sur ces évènements, il y a un réveil, note le criminologue. Il leur est très difficile de vivre avec le "tueur en eux-mêmes".»
La recherche de M. Tanner révèle par ailleurs qu'une partie des causes de cette violence généralement attribuée au nationalisme serbe contre les autres groupes est également le résultat d'une dynamique interne au sein même des différentes factions nationalistes en Serbie. «Au moment où l'ex-Yougoslavie s'est effondrée, beaucoup de mouvements extrémistes de droite ont essayé de combattre Slobodan Milosevic sur son propre terrain afin de gagner en légitimité auprès du peuple serbe», cite en exemple le chercheur. Il s'agissait principalement d'instrumentaliser et de galvaniser les peurs, en grande partie résultant de l'effondrement de la fédération yougoslave.
Finalement, il a constaté un jeu de miroirs qu'il nomme «cristallisation» entre le gouvernement central et les différents groupes de miliciens. «Les massacres et l'usage de la violence, rappelle Samuel Tanner, impliquaient certes les dirigeants, avec Milosevic en tête, mais aussi une nébuleuse de gens armés, dont le groupe de Zeljko Raznjatovic, dit Arkan, et les Tchetniks de Vojislav Seselj. Une grande proportion de ces cellules agissait en dehors de tout commandement. Et, comme c'était tout à fait dans l'intérêt de l'État d'avoir des groupes de miliciens qui confortent sa volonté tout en pouvant démentir toute implication officielle, les viols, pillages et assassinats faits par les bandes armées n'entrainaient aucune sanction.»
À son avis, et de manière complémentaire à une nécessaire appréhension de ces actes par les catégories du droit, il faut tenir compte des dynamiques et des processus locaux par lesquels la population civile est massacrée. «Un contexte de guerre transforme complètement un environnement politique et social et peut ouvrir la porte à de nouvelles occasions pour des groupes d'agir dans ces contextes-là .»
Pourquoi la Bosnie?
Mais comment un étudiant originaire de Genève inscrit en criminologie dans une université québécoise acquiert-il une expertise reconnue sur les Serbes? Il faut savoir que Samuel Tanner s'intéresse depuis une dizaine d'années à la violence de masse. Avant de se consacrer à sa présente recherche sur les anciens exécuteurs serbes (financée notamment par le Centre international de criminologie comparée), il a rédigé à l'UdeM un mémoire sur les rouages de la violence qui s'était produite en Bosnie. «À la fin de cette étude basée essentiellement sur des sources documentaires, j'avais une sensation de frustration en raison du manque de connaissances dont on disposait sur la violence de masse, notamment sur les bandes armées et les milices, raconte-t-il. C'est ce qui m'a incité à poursuivre mes travaux.»
Pour interviewer les informateurs, M. Tanner n'a pas eu besoin d'apprendre la langue du pays puisque la plupart s'exprimaient en anglais. La barrière de la langue aurait pu être un problème sérieux, car le criminologue ne pouvait pas prendre de notes ni utiliser le magnétophone pour enregistrer les conversations. L'appareil évoque trop l'époque des services secrets communistes. «Je procédais à la reconstruction des entretiens après, une fois rendu dans ma chambre d'hôtel», indique Samuel Tanner.
Les membres du jury de l'UdeM ont unanimement recommandé la publication de sa thèse réalisée sous la direction du professeur Jean-Paul Brodeur. Comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, l'École de criminologie vient d'engager le chercheur à titre de professeur adjoint. Actuellement chargé de cours, il s'acquittera de ses nouvelles fonctions dès janvier prochain.
Dominique Nancy
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