Le savoir des peuples indigènes étant un atout dans la connaissance que nous avons de la nature, la protection de la biodiversité doit donc intégrer la sauvegarde de la diversité culturelle. C'est en substance l'approche qu'a adoptée Thora Martina Herrmann en tant que titulaire de la Chaire de recherche du Canada en ethnoécologie et conservation de la biodiversité au Département de géographie.
«L'ethnoécologie est l'étude de l'interface des systèmes naturels et des systèmes sociaux, c'est-à-dire l'interaction de l'être humain avec son milieu naturel, explique la professeure. Cette science interdisciplinaire, qui regroupe des chercheurs en sciences humaines ainsi qu'en biologie et en géographie, étudie à la fois l'effet de l'environnement naturel sur les sociétés humaines et l'usage que les humains font de la nature.»
Interdépendance culture-nature
Pour la chercheuse, savoir autochtone et savoir scientifique sont interdépendants.
«Plus la nature environnante est riche et diversifiée, plus le langage pour décrire cet environnement sera riche et complexe, affirme-t-elle. Le langage et les pratiques culturelles sont ainsi liés au milieu. La complexité linguistique n'est pas rattachée qu'à la seule complexité des connaissances, elle est aussi le témoin de la diversité biologique.»
Pour Thora Martina Herrmann, la sauvegarde du savoir traditionnel passe par la protection des langues en tant que véhicule de la connaissance. La moitié des 5000 langues connues seraient en voie d'extinction et leur disparition entrainera une perte de connaissances sur l'environnement et sa biodiversité, craint-elle. D'où l'importance des recherches en ethnoécologie pour préserver ce savoir.
Pour illustrer son propos, la professeure donne l'exemple de ses travaux de doctorat, réalisés à l'Université d'Oxford et portant sur les liens qu'entretiennent les Mapuches du Chili avec l'araucaria. «L'araucaria est le plus ancien conifère sur terre et ses pignons constituent l'aliment de base des Mapuches, qui le considèrent comme un arbre sacré. Mais l'arbre est menacé de disparition à cause de la déforestation en Patagonie. Les connaissances accumulées par les Mapuches sur la façon de recueillir les semences et sur les meilleures conditions de culture et de reproduction pourraient contribuer à maximiser la valeur génétique de cet arbre à protéger.»
Ces travaux qui mettent à profit la gestion communautaire autochtone de la forêt ont servi de modèle à des politiques de conservation de la biodiversité élaborées par la Commission européenne.
Les caribous du parc national Kuururjuaq
Des travaux de ce type sont actuellement en cours avec les Naskapis du Nunavik afin d'inclure, dans le plan de gestion du parc national Kuururjuaq, leur savoir traditionnel sur le caribou. Ce parc de 4461 km2, créé en 2008 sur les rives de la baie d'Ungava et couvrant les monts Torngat, comprend une aire de rassemblement des caribous que les Naskapis voudraient sauvegarder en tant que zone sacrée. Pour documenter la chose, les ethnoécologistes en sont à recueillir les légendes inuites et naskapies sur le caribou.
Toujours dans le cadre des études de la Chaire, d'autres travaillent sur l'intégration du savoir des femmes autochtones dans la gestion des ressources agricoles du Pérou, sur les plantes médicinales utilisées par les chamans nahuas du Mexique, sur la participation des Pygmées au plan de protection des gorilles du parc congolais Kahuzi-Biega menacés par les conflits socioenvironnementaux. D'autres encore inventorient les plantes médicinales employées en Tanzanie pour soigner les effets secondaires du sida.
«Le but de toutes ces recherches est d'intégrer les connaissances traditionnelles aux connaissances scientifiques afin de recommander des mesures de protection et de développement durable aux décideurs», souligne la professeure.
Conférence des Nations unies à Montréal
En collaboration avec le Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique et le Programme des Nations unies pour l'environnement, Thora Martina Herrmann travaille à l'organisation d'une conférence de l'UNESCO qui aura lieu à Montréal en juin prochain et qui traitera des liens à établir entre la diversité biologique et la diversité culturelle dans la recherche d'un développement durable.
Il y sera notamment question des systèmes de croyances et des valeurs spirituelles des peuples indigènes et de la façon d'inclure ces perspectives dans la protection de la biodiversité; des liens entre connaissances traditionnelles, connaissances scientifiques, langage et biodiversité; des outils bioculturels de défense des écosystèmes; des traités internationaux sur la diversité culturelle et biologique. Le tout devrait déboucher sur des recommandations visant à relier les objectifs de la Convention sur la diversité biologique à ceux de l'UNESCO.
«La biodiversité et la diversité culturelle sont menacées et il faut agir vite pour sauvegarder ces patrimoines», conclut Thora Martina Herrmann. Déçue des résultats de la conférence de Copenhague sur les changements climatiques, elle espère que l'année 2010 marquera une prise de conscience, chez les décideurs politiques, de la nécessité d'intervenir rapidement pour sauver la planète.
Daniel Baril
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