Révolution de cuisine!

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La révolution industrielle n'a pas épargné la sphère domestique.En une dizaine d'années, au milieu du 20e siècle, la technologie domestique est devenue accessible à la grande majorité des foyers américains. Un réfrigérateur, qui se vendait 1600 $ à la fin des années 10, ne valait plus que 170 $ deux décennies plus tard. Même chose pour la cuisinière électrique, la machine à laver ou l'aspirateur. «Les innovations domestiques ont provoqué un changement considérable dans la vie des femmes. Sans être une révolution, cette arrivée de la technologie dans les chaumières a été déterminante sur la main-d'œuvre et l'économie», explique Emanuela Cardia, professeure au Département de sciences économiques et directrice du Centre interuniversitaire de recherche en économie quantitative.

Au terme d'une étude approfondie de quelque 3000 recensements menés en 1940 et en 1950 dans des dizaines de milliers de foyers américains tant en milieu urbain qu'en milieu rural, l'économiste a brossé un tableau de la technologie domestique et de ses retombées sur la société. «On a calculé que les femmes qui devaient alimenter leur poêle à charbon gagnaient 30 minutes par jour avec une cuisinière électrique, signale Mme Cardia. Résultat: elles envahissent le marché du travail. On ne compte que 5 % de femmes mariées au travail en 1900; elles sont 51 % en 1980 à occuper un emploi.»

L'introduction, dans les ménages américains, de l'aspirateur en 1913, de la machine à laver en 1916, du réfrigérateur en 1918, du congélateur en 1947 et du four à micro-ondes en 1973 a eu des répercussions considérables sur la vie domestique mais pas autant que l'arrivée de l'eau courante au tournant du siècle. «On l'oublie parfois, mais l'accès à l'eau courante dans les maisons date d'à peine un siècle en Amérique du Nord et il est encore plus récent en Europe. De toutes les innovations domestiques, c'est de loin celle qui a eu le plus d'impact.»

La libération par l'eau

Ouvrir et fermer un robinet dans la cuisine et disposer d'une salle de bain ont significativement libéré la femme de ses tâches ménagères. En termes économiques, on dit que ces éléments ont diminué le temps voué à la «production domestique». Une étude citée par Emanuela Cardia mentionne que l'on consacrait 58 heures par semaine aux repas et au ménage en 1900. En 1975, ce n'était plus que 18 heures.

Le quart des maisons américaines disposent de l'eau courante et 8 % de l'électricité en 1890. En 1950, ces proportions atteignent 83 et 94 %. À la fin de la décennie 1940-1950, les frigos se retrouvent dans 80 % des foyers, alors que 44 % des ménages en possédaient au début. Pendant ces mêmes années, on passe largement à la cuisinière électrique.

Un élément non négligeable marque cette période: la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Même si la chercheuse n'a pas étudié en détail cette variable, elle évoque le fait que la production de réfrigérateurs a cessé complètement en 1942 et en 1943 au profit de l'effort de guerre. Puis les ventes ont été très fortes entre 1946 et 1950, atteignant les proportions que l'on sait.

Là où la «révolution de cuisine» a le plus libéré la femme, c'est dans les classes les plus défavorisées de la société, car les ménages qui pouvaient s'offrir une domestique ont dû dès lors compter sur leurs propres moyens pour faire le ménage et les repas.

Emanuela CardiaDans un court laps de temps, des milliers d'employées de maison se tournent vers les usines et les manufactures puisque les appareils électroménagers leur ont en quelque sorte volé leur emploi. «Entre 1940 et 1950, on note une augmentation significative de femmes dans le milieu manufacturier, le monde du travail de bureau et la vente au détail. Plusieurs étaient d'anciennes domestiques», fait remarquer Mme Cardia.

Les électroménagers n'auront jamais eu autant d'influence sur les choix professionnels des femmes que dans les années 70 et 80, alors qu'on choisira massivement de concilier la carrière et la vie de famille. L'économiste rappelle qu'en 1950 seulement 11% des mères d'enfants de six ans ou moins gagnaient leur vie à l'extérieur de la maison, une proportion qui atteint 62% aujourd'hui.

Mais les résultats de la professeure «donnent à penser que la révolution domestique (household revolution) pourrait avoir eu d'importants effets à long terme [...], menant à des changements (éducation, fertilité, services de garde) qui leur permettront d'entrer de plain-pied dans le marché du travail et d'y rester avant, pendant et après l'âge de la fécondité», écrit Mme Cardia dans la conclusion de son étude encore inédite.

Étude originale

Italienne d'origine arrivée au Québec en 1988, Emanuela Cardia n'a pas connu l'époque où il fallait alimenter le poêle à bois pour préparer les repas. Mais elle se souvient pourtant d'une époque où les familles de la classe moyenne avaient des domestiques. «On compte deux millions de domestiques en 1940 aux États-Unis. Le tiers de l'effectif, soit 32 %, disparait en 10 ans. Cela a certainement désorganisé les femmes, mais j'ai l'impression que ça les a aussi rapprochées de leurs enfants. Soudainement, elles pouvaient assumer plus directement leur rôle de mère, notamment en matière d'éducation.»

De nombreuses études en économie ont porté sur la révolution industrielle et différents aspects de la technologie, mais très peu sont entrées dans la cuisine. «Pourtant, les femmes jouent un rôle de premier plan dans l'économie, qu'elles travaillent à l'extérieur ou pas», relate Mme Cardia.

Si les appareils électroménagers ont libéré les femmes, les hommes ont aussi été touchés au passage. Ils ont dû apprendre à déboucher les toilettes, changer les fusibles et maitriser la cuisson au barbecue. «Les hommes, rectifie la chercheuse, sont bien plus engagés qu'on le dit dans les soins du ménage, surtout en Amérique du Nord. Et c'est beaucoup grâce à la technologie domestique.»

Mathieu-Robert Sauvé

 

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