La reconnaissance du sexe d'une personne est l'une des tâches que notre cerveau réussit le mieux. Il y parvient même lorsque aucun signe usuel de l'appartenance de genre tels la taille, l'habillement, le maquillage ou les cheveux n'est visible et sans faire appel au raisonnement conscient. À partir de quels indices notre cerveau procède-t-il pour discriminer rapidement le genre quand peu d'information est disponible?
Tout porte à croire que ce serait d'abord par la luminance de la zone des yeux et des sourcils et par la teinte des lèvres. C'est du moins ce que conclut une équipe du Département de psychologie dirigée par Frédéric Gosselin qui a mis au point un protocole de recherche qui respecte au maximum les conditions réelles de la perception des visages.
Luminance plus faible chez les hommes
«À l'adolescence, le dimorphisme sexuel s'accroit dans toutes les composantes du visage, soit le nez, le menton, la bouche, la mâchoire, les yeux et le contour général, explique Nicolas Dupuis-Roy, auteur principal de l'étude. Mais nous ne sommes pas conscients des repères qu'utilise le cerveau et nous avons voulu élucider le mystère.»
Cette performance du cerveau serait un avantage adaptatif lié à la sélection naturelle puisque le visage livre de nombreux renseignements utiles à la survie et notamment, dans ce cas-ci, à la reproduction.
Selon des recherches antérieures, les yeux, la bouche, la teinte de la peau ainsi que la distance entre la paupière et le sourcil apparaissent comme les principaux repères. Mais, de l'avis de l'étudiant, on ne peut faire d'extrapolation à partir de ces travaux parce que les méthodes employées modifient les conditions naturelles de la perception. Certaines études, par exemple, ont déformé des parties du visage, d'autres ont recouru à un nombre trop limité de visages et la plupart ne se sont appuyées que sur des photos en noir et blanc.
Pour éviter ces pièges, l'équipe a recueilli sur Internet 300 photos couleur de visages caucasiens des deux sexes représentatifs des visages aperçus dans la vie de tous les jours, c'est-à-dire avec ou sans bijoux et maquillage et sous différents éclairages. Les 30 sujets de l'expérience devaient déterminer s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme mais en ne voyant que quelques portions très réduites de chaque visage dévoilées de façon aléatoire.
Les résultats montrent que c'est la région de l'œil et du sourcil qui livre le plus d'information. Toutefois, contrairement à des résultats obtenus par d'autres études, ce n'est pas la distance entre la paupière et le sourcil qui permet de distinguer le sexe, mais seulement la luminance ou réflexion lumineuse de la zone. C'est ce que révèlent les différentes analyses statistiques menées sur les 300 photos et les réponses des participants.
«Le visage de l'homme reflète habituellement moins de lumière, entre autres près des sourcils, qui sont habituellement plus épais, de même qu'au-dessus de la lèvre supérieure et du menton, qui sont des zones de forte pilosité, précise Nicolas Dupuis-Roy. La tendance à l'éclaircissement des sourcils chez les femmes vise peut-être à exacerber cette différence naturelle.»
Contraste de teintes dans l'axe rouge-vert
Les résultats montrent par ailleurs que les bonnes réponses obtenues le plus rapidement le sont lorsque des parties de la bouche sont visibles. L'information contenue dans cette zone se situe dans l'axe chromatique rouge-vert, une bouche plus rouge étant associée à la femme.
«Des travaux ont déjà démontré qu'un visage androgyne est perçu comme étant celui d'un homme quand la teinte générale de la peau est plus rouge et comme étant celui d'une femme si la teinte contient moins de rouge et donc plus de vert, mentionne le chercheur. Mais, pour la bouche, c'est le contraire: les lèvres de la femme sont plus rouges et le contraste est d'autant plus marqué que le reste du visage l'est moins. Notre cerveau perçoit ce contraste comme une caractéristique féminine.»
Comme pour les sourcils, cette différence intersexe est accentuée par des pratiques culturelles tel l'usage du rouge à lèvres.
L'ensemble de ces résultats permet aux chercheurs d'affirmer que des repères chromatiques, dont la couleur des lèvres, sont probablement utilisés pour discriminer rapidement le sexe d'une personne; si cette information n'est pas disponible, nous recourons à la luminance du visage et des sourcils, une donnée que nous mettons plus de temps à interpréter mais qui fournit des résultats plus certains. L'étude n'a pas montré de différences intersexes dans ces habiletés ni dans le taux de bonnes réponses.
Vu le nombre important de visages, la diversité de leurs caractéristiques et la méthodologie dont on s'est servi dans cette recherche, Nicolas Dupuis-Roy estime que les processus perceptifs mis au jour sont représentatifs de ce qui se passe dans la réalité.
Outre ce dernier et Frédéric Gosselin, la doctorante Isabelle Fortin ainsi que Daniel Fiset, chercheur postdoctoral et chargé de cours, ont participé à ces travaux publiés dans le numéro du 10 février du Journal of Vision.
Daniel Baril
