Que ce soit pendant le temps des fêtes, à l'occasion d'un anniversaire ou au moment de campagnes de financement d'œuvres de bienfaisance, les occasions de donner sans attente d'un retour sont fréquentes. Pourquoi se comporte-t-on ainsi, en offrant parfois des biens dont la valeur est davantage symbolique qu'économique ou encore en donnant de façon anonyme à de purs étrangers?
«Le don est une condition de vie en société, répond le sociologue Marcel Fournier. L'être humain est un être social et aucune société ne pourrait tenir sans mécanismes de solidarité et de réciprocité. Le don devient ainsi une obligation.»
Professeur au Département de sociologie, Marcel Fournier est l'un des spécialistes de l'œuvre de l'anthropologue Marcel Mauss qui, au début du 20e siècle, a étudié les rituels d'échange et de don dans les sociétés tribales. Mauss a vu dans ces comportements trois obligations structurant la société: obligations de donner, de recevoir et de rendre.
«Dans les sociétés modernes, cela peut s'observer dans les politiques de redistribution des richesses d'un État-providence, affirme le professeur. Ces obligations sont également à l'œuvre à l'échelle individuelle lorsque nous donnons à des organismes de charité; c'est une autre façon de rendre ce qu'on a reçu et de contribuer au partage des richesses.»
Dans ce mécanisme d'échange, celui qui reçoit obtient évidemment un avantage, mais celui qui donne jouit d'un prestige social. «Dans certaines sociétés traditionnelles, des rituels entrainent une surenchère du don jusqu'à ce que l'un des partenaires ne puisse plus donner; celui qui a donné le plus atteint un statut social supérieur.»
Réciprocité différée
Nos échanges de cadeaux entre amis ou membres de la famille ne vont pas jusque-là , mais on peut y déceler un mécanisme du don réciproque. «Nous nous sentons toujours obligés à l'endroit de quelqu'un qui nous a offert un cadeau, poursuit le sociologue. C'est aussi le cas des parents devant un cadeau de mariage reçu par leurs enfants.»
De tels échanges raffermissent des liens familiaux ou sociaux, même si la réciprocité ou l'obligation de rendre est différée dans le temps. «Dans la famille, il n'y a pas de réciprocité dans les cadeaux donnés par les parents aux jeunes enfants, mais les enfants apprennent ainsi très tôt à échanger et à rendre, que ce soit des cartes ou des dessins réalisés à l'école. Les enfants rendent aussi ce qu'ils ont reçu de leurs parents au cours de leur vie en les prenant sous leur aile pendant la vieillesse.»
Aux yeux du sociologue, le fait de ne pas rendre la pareille immédiatement peut être une bonne chose puisque cela crée une impression de gratuité au moment du don.
Ces mécanismes du don sont entretenus par des valeurs à la fois sociales, religieuses et économiques. «La commercialisation incite aux échanges de cadeaux et la religion enseigne qu'une bonne personne est une personne généreuse, souligne Marcel Fournier. Sous l'angle sociologique, un manque de générosité est perçu comme un indice de faible intégration sociale.»
Le don en situation de crise économique
Les mécanismes psychosociaux du don ne sont pas des automatismes et sont bien sûr modulés par le contexte social. «En situation de crise économique, nous faisons face à un paradoxe, explique le professeur. Il y a plus de gens dans le besoin et nous devrions donc être plus généreux, mais chacun ressent de l'insécurité, qui freine cette générosité. Dans la perspective de Mauss, les problèmes sociaux et les déséquilibres économiques sont des questions morales qui nécessitent des mécanismes de régulation de la part de l'État.»
À son avis, les deux formes de don que sont la philanthropie et les programmes gouvernementaux de redistribution des richesses risquent de subir le contrecoup du paradoxe. «Aux États-Unis, une fois que le gouvernement aura accordé les centaines de milliards demandés par les milieux financiers et par l'industrie de l'automobile, restera-t-il de l'argent pour un programme de santé publique? Les politiques financières peuvent être vues comme une forme de solidarité indirecte, mais rien ne dit qu'elles aideront les plus démunis, d'où la nervosité actuelle.»
Daniel Baril
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