S'il fallait s'en remettre uniquement à l'impression laissée par les médias pour évaluer si la criminalité violente est en baisse ou en hausse au Canada, il y a fort à parier qu'une forte majorité estimerait qu'elle augmente. Pourtant, les statistiques montrent qu'elle recule de façon importante depuis les années 90.
Les rapports entre médias et criminalité étaient au cœur d'un débat tenu le 23 janvier au Centre international de criminologie comparée de l'UdeM qui a porté autant sur l'effet de la violence dans les médias que sur la manière dont ceux-ci rapportent les crimes violents.
Augmentation ou diminution?
«Les médias sont saturés de crimes violents. Ils traitent ces cas au jour le jour sans approfondir la question et sans donner une vue d'ensemble de la situation, a déclaré Aaron Doyle, ex-journaliste et aujourd'hui sociologue à l'Université Carleton. En 2003, une étude révélait que le public était convaincu de l'accroissement de la violence criminelle et que cette hausse était due à un effet d'entrainement provoqué par les reportages.»
Selon le professeur, la couverture de ces crimes présente de nombreux biais; les homicides et les agressions sexuelles paraissent être commis par des étrangers alors que ce sont le plus souvent des gens connus des victimes qui en sont les auteurs. Un biais ethnique est également observable: les médias de Halifax, par exemple, ont accordé cinq fois plus d'importance à la disparition d'une femme blanche qu'à celle de trois femmes autochtones.
Professeur de psychologie à l'Université de Toronto, Jonathan Freedman a tenu à dissiper le mythe selon lequel la violence dans les médias, au cinéma et dans les jeux vidéo a un effet d'entrainement. «L'ensemble des travaux sur cette question donne de bonnes raisons de penser que c'est faux, a-t-il dit. Si cette violence a une incidence, elle est tellement faible qu'elle ne se voit pas.»
Selon les chiffres qu'il a cités, le taux d'homicides a doublé au Canada entre 1965 et 1980 et le public en a attribué la cause à la violence à la télévision. Entre 1980 et 1990, le taux est resté le même. Dans les années 90, la violence est devenue omniprésente à la télé et dans les jeux vidéos, mais il y a eu «une diminution radicale des crimes violents comme on n'en avait jamais vu». À son avis, ce sont plutôt les profonds bouleversements sociaux survenus dans les années 80 qui seraient responsables de l'augmentation de la violence et des suicides à cette époque.
«La violence dans les médias n'a pas d'influence parce que le public comprend que c'est de la fiction, a affirmé Jonathan Freedman. Et le message véhiculé est que le criminel a le mauvais rôle et sera puni. Ces productions n'invitent pas les gens à être violents mais plutôt à s'en remettre à de superhéros comme Batman ou à la police.»
Facilité et attrait
Sans nécessairement chercher à blanchir les médias, Brian Myles, journaliste affecté aux faits judiciaires au Devoir, a expliqué à sa façon comment la distorsion médiatique pouvait être causée. «Si 24 meurtres sont commis cette année au Québec, il y aura 24 articles dans les journaux, alors que la diffusion de statistiques sur la diminution de la criminalité ne conduira qu'à un seul article», a-t-il souligné.
L'attrait de ces faits divers et la facilité sont aussi montrés du doigt. «Les histoires de crimes empruntent un rituel narratif qui fascine, a poursuivi le journaliste. Les médias n'ont personne à payer pour ces nouvelles et peuvent compter sur la collaboration des policiers. Ces histoires jouent le rôle d'un miroir symbolique nous renvoyant une représentation satisfaisante de nous-mêmes.» Le méchant est condamné et la justice est rendue.
Il est en outre plus facile de parler des gangs de rue, qui ne représenteraient qu'environ 400 personnes à Montréal, que de traiter de l'exclusion des Noirs. «Mais le public y voit un groupe de fous qui s'entretuent plutôt qu'un problème de paupérisation.»
À son avis, le milieu journalistique est conscient de ces distorsions et cherche à corriger sa pratique. Ainsi, on ne mentionne plus la race des personnes impliquées, sauf si cela s'avère nécessaire, et l'on accorde beaucoup d'attention aux erreurs judiciaires afin de rétablir les faits. Brian Myles a par ailleurs plaidé en faveur d'un dialogue plus suivi entre les chercheurs en criminologie et les journalistes.
Julian Sher, journaliste indépendant et auteur de plusieurs ouvrages d'enquête sur les Hells Angels, le Ku Klux Klan et les cyberprédateurs, a abondé dans le même sens que son collègue. «Non seulement les crimes sont faciles à couvrir, mais le public aime les criminels comme Monica la Mitraille et Mom Boucher, qui luttent contre l'establishment», a-t-il signalé.
Pour aller plus loin dans l'analyse, il faut investir beaucoup d'énergie. Il a consacré deux ans de travail à un reportage pour Radio-Canada sur un cas d'erreur judiciaire qui a entrainé, 10 ans plus tard, la libération d'un innocent. «Les enquêtes sont longues et couteuses et l'on se fait des ennemis chez les policiers parce qu'on va à l'encontre de l'image que le public aime avoir de la société.»
Présent dans la salle, un ex-enquêteur a toutefois limité la portée des chiffres indiquant une diminution des crimes violents. «Nous avons changé la façon de comptabiliser les crimes, a-t-il fait remarquer. Autrefois, un vol de sac à main avec bousculade allait dans la section des vols qualifiés et, maintenant, ce n'est plus le cas. La police est perçue comme plus efficace. Et l'on a adopté la méthode de classement des dossiers de Toronto afin d'augmenter le nombre de cas considérés comme classés.»
Daniel Baril
