Lever le voile sur les mariages forcés

Imprimer

Les mariages forcés sont contraires aux lois des pays occidentaux de même qu’aux pactes internationaux sur les droits civils. (Photo: iStockphoto)Sakina, prénom fictif, est originaire du Bangladesh et a grandi à Montréal. À 16 ans, ses parents l'emmènent dans son pays natal sous prétexte d'aller visiter sa grand-mère malade. Une fois là-bas, elle réalise que c'est pour être mariée à un inconnu qui a presque deux fois son âge. Son mariage est célébré malgré ses protestations et ses pleurs.

Retenue de force au Bangladesh, la jeune femme écrit à sa mère que son mari la garde enfermée dans la chambre, qu'elle est battue et violée. Après deux mois d'enfer, sa mère finit par accepter qu'elle se sépare et qu'elle revienne à Montréal. Mais Sakina n'est pas au bout de ses peines puisque, à 19 ans, ses parents la forcent de nouveau à se marier avec un autre homme.

Cette histoire est tirée de l'émission Enjeux du 5 mars 2007 diffusée à Radio-Canada. Selon Madeline Lamboley, doctorante à l'École de criminologie de l'Université de Montréal, le cas de Sakina est typique des mariages arrangés ou forcés qui surviennent tant au Québec qu'en France ou en Angleterre; de jeunes filles nées et élevées ici sont emmenées dans le pays natal de leurs parents où elles sont mariées sans leur consentement. Des garçons sont aussi victimes de ces pièges, mais les jeunes filles seraient touchées par le phénomène dans 85 % des cas, selon un article du Times de Londres.

Certaines histoires virent au drame. On se rappelle celle de la jeune Indienne Jaspritt, 16 ans, et de son amoureux de 19 ans, qui se sont jetés devant une rame de métro à la station Frontenac en décembre 2001. Les parents de la jeune fille voulaient la marier en Inde avec un homme d'une «meilleure» caste.

Stratégie d'immigration

Madeline Lamboley, qui consacre son doctorat à l'étude des mariages forcés au Québec et en France, établit une distinction entre mariage forcé et mariage arrangé. «Dans un mariage arrangé, explique-t-elle, les parents présentent différents candidats à la jeune fille, qui doit en choisir un. Dans un mariage forcé, il n'y a pas de négociations; le mari est imposé et la jeune fille n'a pas le choix. Si elle refuse, elle risque d'être reniée par la famille et rejetée par la communauté.» Dans certains cas rapportés en Colombie-Britannique et en Angleterre, la famille est allée jusqu'au crime d'honneur.

Le mariage peut être arrangé pour de multiples raisons. Le plus souvent, c'est pour faire venir un étranger et lui permettre d'obtenir la citoyenneté du pays. La famille installée ici peut aussi avoir une dette envers une autre et considèrera qu'elle a le devoir de partager les richesses dont elle profite sur sa terre d'accueil. «Une Française ou une Canadienne vaut d'ailleurs cher sur le marché du mariage puisqu'elle donne accès à une citoyenneté recherchée, souligne la chercheuse. Pour d'autres familles, le but est de maintenir le patrimoine économique au sein de la famille élargie.»

Les pays où ce genre de mariage est la norme sont très nombreux; outre le Bangladesh et l'Inde, la coutume est bien vivante au Pakistan, au Sri Lanka, en Haïti, dans les pays du Maghreb, en Afrique noire, au Moyen-Orient et en Europe de l'Est. La pratique aurait encore cours au Portugal et en Italie et même au sein de l'aristocratie française, d'après des intervenants rencontrés par Madeline Lamboley, quoique les conséquences d'un refus soient moins graves dans ces pays.

Ce type de mariage est contraire aux lois des pays occidentaux de même qu'aux pactes internationaux sur les droits civils, qui exigent le consentement des époux pour que le mariage soit valide. La pratique relève essentiellement de traditions ancestrales et aucune religion ne la consacre; mais toutes les religions ne la condamnent pas.

Madeline LamboleySituation mal connue

Combien y a-t-il de mariages forcés au Québec et en France? «C'est très dur à dire et il n'y a pas de données officielles sur la question, répond la chercheuse. Ils se déroulent à l'étranger et ne sont que rarement rapportés. Les victimes sont très difficiles à joindre et il est tout aussi difficile de les faire parler sur ce sujet tabou. Nous estimons que les cas connus ne représentent que la pointe de l'iceberg.»

L'un des objectifs de Madeline Lamboley est justement de préciser le tableau de la situation. Et elle veut mieux outiller les intervenants des milieux communautaire, psychosocial, judiciaire et de la santé, qui sont plutôt démunis lorsqu'ils sont confrontés à de tels cas. «Généralement, les mariages découverts ne le sont pas parce que la jeune fille a consulté à ce propos mais parce qu'elle a été victime de violence ou qu'elle a laissé entendre des choses à ce sujet à l'école, par exemple.»

Pour concevoir des outils d'intervention appropriés, la doctorante comparera ce qui se fait ici et en France. À son avis, la France serait plus avancée de ce côté. «Il existe des lignes d'écoute et des sites Internet où l'on donne des conseils et où l'on invite les jeunes à se confier s'ils ont des doutes, indique-t-elle. Des guides de sensibilisation et de prévention sont en outre distribués aux enseignants.»

La France serait également mieux préparée à faire face à la situation parce qu'elle n'autorise pas les représentants religieux à célébrer le mariage civil. «En présence d'un cas douteux, l'officier civil pourra enquêter et cela constitue un obstacle supplémentaire à cette pratique, estime-t-elle. Mais le problème, c'est que même si le mariage religieux n'est pas reconnu par l'État, il le sera par la famille et c'est celui-là qui aura le plus de valeur aux yeux des parents.»

Faudrait-il criminaliser les mariages forcés? «Je suis partagée sur ce point, car il y a risque de stigmatiser les jeunes qui auront à dénoncer leurs parents. Certains pays l'ont fait, comme la Belgique et la Norvège, mais on n'en connait pas encore les retombées.»

Madeline Lamboley miserait plutôt sur la prévention par l'éducation auprès des familles en faisant connaitre les conditions légales du mariage ainsi que les risques associés à un mariage forcé comme les grossesses précoces, la dépression et le suicide.

Pour ses travaux codirigés par les professeures Marie-Marthe Cousineau et Jacqueline Oxman-Martinez, la doctorante souhaite obtenir les témoignages d'une quinzaine de victimes au Québec et autant en France, de même que le point de vue des intervenants sur le terrain. La recherche bénéficie du soutien financier de l'École de criminologie et du Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes.

Daniel Baril

 

Dossiers

 

La Faculté des sciences infirmières célèbre ses 50 ans

Colloques, hommages, retrouvailles, la Faculté des sciences infirmières de l'UniversitÃ...

 

En mai, on célèbre le mont Royal!

Le mont Royal est indissociable de l'histoire de l'Université de Montréal, dont le camp...

 

Sortir de sa bulle grâce à l'interdisciplinarité

En militant, il y a plus de 25 ans, pour une pensée complexe qui accueillerait l'enchevê...

Le chiffre

19,6 %

À l'automne 2011, les étudiants non canadiens – soit les étudiants résidents permanents et les étudiants internationaux − comptaient pour 19,6 % des étudiants inscrits à l'UdeM.

Lire la suite...