Le sens des mots ne s'altère pas avec l'âge

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La mémoire est une chose complexe, voire capricieuse. Mais les recherches lèvent de plus en plus le voile sur ses mystères. (Photo: iStockphoto)Tout le monde a déjà vécu cette désagréable situation où l'on est en présence d'une personne connue mais dont on n'arrive pas à retrouver le nom. C'est ce que les spécialistes appellent le «manque du nom propre». «C'est le problème le plus fréquent dont se plaignent les gens âgés, souligne Sven Joubert, professeur au Département de psychologie de l'UdeM et chercheur au Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Le manque du nom propre peut perturber les relations sociales puisque savoir nommer quelqu'un est au cœur de nos interactions avec les autres.»

Le manque du nom propre a pour conséquence de bloquer l'une des trois voies possibles d'accès à la mémoire sémantique concernant la personne en cause. «La mémoire sémantique est l'ensemble des connaissances que nous avons accumulées au cours de notre vie sur une personne, un concept ou un objet», précise le professeur. Dans le cas de la reconnaissance des personnes, des études montrent que nous accédons à ce contenu soit par le nom de la personne, par sa voix ou par son visage.

Accès différencié

Ces études indiqueraient par ailleurs que les trois voies ne sont pas utilisées de la même façon ni avec la même facilité et que leur performance semble varier avec l'âge. Sven Joubert a voulu détailler ces modèles en cherchant à savoir si la capacité de nommer une personne de même que le contenu de la mémoire sémantique diminuaient avec l'âge.

L'une de ses étudiantes, Roxane Langlois, a soumis 117 hommes et femmes âgés de 60 à 91 ans et en bonne santé (aucun symptôme de maladie d'Alzheimer ou de démence) à deux tests de mémoire sémantique, l'un à partir des noms de 30 personnalités célèbres – tels Albert Einstein, Céline Dion, Catherine Deneuve, Pierre Elliott Trudeau, Wayne Gretzky – et l'autre à partir de photos de ces mêmes personnes. Les questions de contenu portaient sur la profession de ces personnalités, leur nationalité et la chronologie de leurs faits marquants.

Les résultats montrent que l'accès à la mémoire sémantique est beaucoup plus difficile à partir du visage qu'à partir du nom et cette difficulté augmente avec l'âge. «Le nom livre donc un accès plus direct à la mémoire sémantique et cet accès n'est pas perturbé par le vieillissement contrairement à l'accès visuel», souligne le professeur Joubert.

Par ailleurs, la mémoire sémantique elle-même ne semble pas être altérée par l'âge: si, par exemple, un sujet n'arrive pas à nommer George Bush, il saura quand même que cet homme est un politicien ou un ex-président des États-Unis.

Utilité clinique

Sven Joubert a refait la même expérience avec un groupe de sujets atteints d'un léger déficit de mémoire et d'autres patients atteints de la maladie d'Alzheimer en phase initiale. «Notre hypothèse était que, contrairement aux sujets en santé, ces deux catégories de personnes allaient afficher un déclin de leur mémoire sémantique», mentionne le chercheur.

C'est effectivement ce que l'étude a confirmé; non seulement les deux groupes atteints de troubles de la mémoire ont éprouvé beaucoup plus de difficulté que ceux de la première expérience à accéder à leur mémoire sémantique à partir des visages, mais leur performance s'est avérée inférieure de 10 % à celle des sujets en santé. Concernant les objets, l'écart de performance est de 5%.

Les sujets de cette seconde expérience ont par ailleurs été soumis à un test d'imagerie cérébrale qui a mis au jour une corrélation entre les faiblesses de la mémoire sémantique et une atrophie dans le cortex préfrontal inférieur et dans le lobe temporal antérieur. «Ces deux aires font partie des structures en jeu dans la mémoire sémantique», affirme le chercheur.

Étant donné que de 50 à 80 % des gens atteints d'un léger déficit de mémoire sont à risque de souffrir de la maladie d'Alzheimer, ce test sur la mémoire sémantique pourrait donc faire partie des outils utilisés pour dépister les personnes à risque, estime Sven Joubert.

Pourquoi le nom plutôt que le visage?

Sur un plan plus fondamental, le fait que ces deux études révèlent des performances différentes selon qu'on accède à la mémoire sémantique à partir du nom ou à partir du visage s'expliquerait de deux façons.

D'une part, «la reconnaissance d'un visage demande un traitement de données exigeant une intégration holistique complexe, ce que la simple mémoire d'un nom propre n'exige pas, fait valoir le chercheur. Ce processus de perception semble déficitaire chez les personnes affectées d'un trouble de la mémoire.»

D'autre part, il est possible que les changements auxquels un visage est soumis avec le temps rendent sa reconnaissance plus ardue et, de là, l'accès à l'information plus difficile sans qu'il y ait de déficience dans le processus de perception.

La première de ces deux études a été publiée dans la Revue canadienne du vieillissement/Canadian Journal Aging et la seconde est à paraitre prochainement dans Neuropsychologia.

Daniel Baril

 

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