Le plagiat à l'ère d'Internet

Imprimer

Deux cultures s'opposent, celle du savoir narratif, qui tient sa légitimité dans le fait d'être rapporté, et celle du savoir scientifique, qui est au cœur de l'enseignement universitaire.Internet rend accessible à l'ensemble de la planète la plus grande banque d'informations jamais imaginée. Cette facilité d'accès rend tout aussi facile et tentant l'emploi du copier-coller quant à l'information trouvée pour régler un travail qui nous embêtait. Merci, Wikipédia!

Plusieurs professeurs se montrent inquiets devant ce phénomène qui prend de l'ampleur. Mais Daniel Peraya, professeur à la faculté de psychologie et d'éducation de l'Université de Genève, n'est pas prêt à jeter la pierre aux étudiants qui agiraient ainsi. Il faut d'abord comprendre la situation et surtout former les étudiants à l'éthique et à la recherche, a-t-il soutenu en substance au cours d'une conférence tenue à l'UdeM le 20 janvier. Le professeur était l'invité du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante hébergé à l'Université de Montréal.

La culture narrative de l'internaute

Afin de brosser un tableau de la situation, Daniel Peraya a présenté quelques données tirées d'une enquête réalisée à l'Université de Lyon en 2007. Dans cet établissement, 90 % des professeurs disent avoir été confrontés à la pratique du copier-coller dans les travaux de leurs étudiants.

Du côté des étudiants, seulement 27 % affirment ne jamais utiliser ce moyen; 59 % mentionnent que la proportion de texte copié sur Internet représente entre 1 et 25 % de leurs travaux; 13 % y puiseraient entre le quart et les trois quarts de leurs «rédactions»; et 1 % reconnaissent copier plus de 75 % du contenu de leurs travaux.

Résultats d'un sondage effectué à l'Université de Lyon en 2007. Les répondants pouvaient choisir plus d'une réponse.Lorsqu'on leur demande pourquoi ils recourent au copier-coller, 60 % des étudiants déclarent que c'est par facilité, 35 % par manque de temps, 8 % par conformité à une pratique généralisée et 1 % par impunité supposée.

La simplicité du procédé semble donc favoriser le recours au plagiat, mais le professeur Peraya invite à analyser le phénomène plus en profondeur. «On incrimine Internet, mais le plagiat a toujours existé, rappelle-t-il. Et il ne doit pas être systématiquement associé à une volonté délibérée de fraude. Il est toujours stimulant de construire sur les idées d'autrui et certaines cultures encouragent la reproduction et la répétition de ce que d'autres ont produit. Le problème est culturel et anthropologique.»

Le professeur, qui a été membre de la Commission Éthique-plagiat de son université, estime que deux cultures s'opposent: celle du savoir narratif et celle du savoir scientifique. Le savoir scientifique, qui est au cœur de l'enseignement universitaire, se veut objectif, est l'apanage des spécialistes, est cumulatif et exige la neutralité éthique du chercheur. Ce type de savoir ne relève plus du lien social immédiat partagé par les membres d'une communauté qui échangent leurs connaissances.

À l'opposé, le savoir narratif tient sa légitimité dans le fait d'être rapporté et répété au sein de la communauté; toute personne qui en fait partie peut être l'instrument assurant la circulation du «savoir». Selon Daniel Peraya, le savoir des étudiants actuels, qui fréquentent les blogues et qui sont de véritables «natifs numériques», tient plus du savoir narratif pour ce qui est du processus de validation et il est difficile, dans ce contexte, de parler de plagiat.

«Avec les nouvelles technologies, le mode de circulation et de validation des connaissances s'est modifié; elles jouent un rôle de réseautage social, favorisent la répétition ou la création collective et le concept de droit d'auteur s'en trouve transformé.»

Au secondaire, donne-t-il comme exemple, on encourage la collecte de l'information sur Internet sans nécessairement exiger que l'élève modifie ou analyse ce qu'il trouve ou encore s'assure de la validité des renseignements découverts.

Daniel PerayaChangements sociologiques

Le professeur met également en cause les changements sociologiques survenus au cours des 15 dernières années. «En 1990, les étudiants travaillaient en moyenne moins de 5 heures par semaine en dehors de leurs travaux universitaires. Aujourd'hui, cette moyenne est de 20 heures. Ils doivent donc gérer leur temps de façon plus comptable et cherchent à maximiser les heures investies en prenant le risque de plagier.»

Si Internet facilite le plagiat, les outils informatiques facilitent également le repérage des plagiaires. Outre Google, qui peut repérer en quelques secondes la source d'un texte apparemment trop bien écrit, des logiciels ont été spécialement conçus pour comparer des textes à partir de la séquentialité des mots et de leurs occurrences.

«Il s'agit là d'une réponse technique à un problème qui dépasse la technique, croit Daniel Peraya. Les mesures de répression qui ne s'accompagneraient pas de mesures de formation sont vouées à l'échec.»

Le professeur insiste donc sur la nécessité de former les étudiants non seulement aux valeurs éthiques liées au travail universitaire, mais aussi à la véritable recherche scientifique. «Si l'on veut éviter le plagiat, il faut améliorer les compétences en recherche et développer le sens critique dans le traitement de l'information. Les universités doivent se donner des règles explicites en ce sens», conclut-il.

Daniel Baril

 

Dossiers

 

Sortir de sa bulle grâce à l'interdisciplinarité

En militant, il y a plus de 25 ans, pour une pensée complexe qui accueillerait l'enchevê...

 

Le campus de l'UdeM à Laval : des débuts très prometteurs

Le campus de l'UdeM à Laval a toutes les allures d'un pari gagné: en effet, plutôt que ...

 

Libérer le potentiel caché

Se voir fermer les portes de l'université parce qu'on est dyslexique ou qu'on souffre d'u...

Le chiffre

11,0 G$

C’est le total des sommes déboursées par les universités canadiennes pour la recherche et le développement en 2009-2010.

Lire la suite...