Selon une croyance populaire bien répandue, le fait de conduire sous l'influence du cannabis serait re-lativement sans risque puisque le conducteur, en pareille circonstance, semble rouler plus lentement. Les travaux de Jacques Bergeron, professeur au Département de psychologie, font voler ce mythe en éclats.
«Il y a une sous-estimation, voire une négation, de la dangerosité de la conduite sous l'effet du cannabis», déplore le professeur. La littérature scientifique sur le sujet montre un lien entre la fréquence de la conduite sous l'emprise de ce psychotrope et l'augmentation du risque d'accident.
À son avis, la situation doit être prise au sérieux, car la consommation de cannabis est en hausse et, par le fait même, la conduite automobile pendant la phase d'intoxication. Au Canada, plus de 70 % des personnes âgées de 18 à 24 ans déclarent avoir consommé du cannabis au cours de leur vie; la proportion de ceux qui avouent avoir conduit avec des capacités affaiblies demeure réduite, moins de 5 %, mais elle a plus que doublé entre 1998 et 2004. Les cannabinoïdes pouvant être détectés jusqu'à un mois après la consommation, des prélèvements faits sur des conducteurs décédés dans des accidents de la route ont permis de détecter la présence de ces substances chez plus de 27 % d'entre eux.
Un tempérament à risque
Bien que la corrélation entre la prise de cannabis et le risque d'accident soit déjà établie, on ne savait pas si ce lien était dû à l'intoxication elle-même ou à la conduite dangereuse associée à la personnalité du conducteur. C'est ce qu'a cherché à préciser Isabelle Richer, doctorante au Département de psychologie, à l'aide de deux études différentes. L'originalité de sa recherche réside entre autres dans la combinaison des données autorapportées par les sujets de l'étude et celles obtenues à partir de tests sur simulateur de conduite. «À notre connaissance, cela n'avait jamais été fait», affirme son directeur.
Plusieurs variables de la conduite dangereuse ont été analysées, soit la colère et l'agressivité au volant, les excès de vitesse, la conduite sous l'effet de l'alcool, les contraventions, les dépassements dangereux, les accidents, le fait de suivre un véhicule de trop près et la fréquence de la conduite après la consommation de cannabis. Dans les deux études, les données autorapportées montrent que plus souvent on conduit dans cet état, plus on a tendance à adopter une conduite dangereuse.
Une fois retranché l'effet de l'âge et de l'exposition à la conduite sous l'emprise du cannabis en termes de kilomètres parcourus, la consommation explique de cinq à huit pour cent des comportements associés à des risques d'accidents comme la l'agressivité au volant et la vitesse.
L'ensemble des données révèlent que l'usage du cannabis est le deuxième facteur de risque d'accident, après l'âge du conducteur et avant la fréquence de conduite. Les conducteurs concernés semblent en payer le prix. Selon les témoignages, les consommateurs réguliers (une fois par semaine ou plus) faisant preuve d'une grande agressivité au volant reçoivent plus du double de contraventions que ceux qui affichent une faible agressivité.
L'observation sur simulateur de conduite a confirmé cette tendance. «Plus souvent on conduit sous l'influence du cannabis, plus les comportements à risque sont élevés, signale Isabelle Richer. Conduire dans cet état accroit de 1,6 le risque de collision avec dommages matériels même quand on retranche l'effet des comportements d'insécurité routière, l'âge et l'exposition à la conduite.»
Dans cette seconde étude, 80 % des consommateurs de cannabis ont reconnu avoir déjà conduit moins de une heure après leur consommation! Il faut cependant noter qu'en situation expérimentale les sujets n'étaient pas sous l'effet du cannabis; mais, même sans en avoir pris, ils font preuve de comportements à risque.
«Nos travaux montrent que les comportements de conduite automobile déviants sont associés à d'autres comportements à risque et à une personnalité impulsive à la recherche de sensations fortes, souligne Isabelle Richer. Le lien entre consommation de cannabis et conduite dangereuse peut s'expliquer par la théorie du “comportement routier à problème”, selon laquelle diverses formes de transgression servent des fonctions psychologiques similaires et découlent des mêmes facteurs de risque psychosociaux.»
Facultés affaiblies
Malgré la tendance à croire que la prise de cannabis entraine une conduite prudente, il ne faudrait donc pas penser qu'elle est sans risque.
«La réduction de la vitesse ne signifie pas nécessairement une diminution des accidents, fait valoir Jacques Bergeron. Le cannabis entraine des déficits de conduite comme l'accroissement du temps de réaction, la difficulté à maintenir une trajectoire, à évaluer la vitesse des autres, à se concentrer sur plusieurs stimulus et à prendre les bonnes décisions en situation d'urgence. Sans compter l'endormissement en contexte de monotonie.»
Comme il s'agit d'une première, les principaux résultats d'Isabelle Richer méritent d'être répliqués. C'est ce qu'entreprend présentement Julie Langlois dans sa recherche de maitrise, qui sera également réalisée au Laboratoire de simulation de conduite de l'Université de Montréal.
Daniel Baril
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