La voix humaine trouve sa voie dans le cerveau des aveugles

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En rouge, la zone vouée à la reconnaissance de la voix humaine en bordure du sillon temporal supérieur, marqué par la ligne pointillée.La réorganisation du cortex visuel au profit des habiletés auditives chez les aveugles n'élimine pas le recours à des centres auditifs spécialisés tel celui consacré à la reconnaissance de la voix humaine. C'est ce qu'ont démontré les travaux de doctorat de Frédéric Gougoux, réalisés au Département de psychologie sous la direction de Franco Lepore.

Pour comprendre ce dont il s'agit, il faut se rappeler que plusieurs études menées au Centre de recherche en neuropsychologie et cognition du Département de psychologie ont montré que les aveugles performaient mieux que les voyants dans des tâches auditives. «Ils obtiennent de meilleurs résultats au moment de reconnaitre les notes, les octaves et la provenance des sons en faisant appel à leur cortex visuel», explique Franco Lepore. Plus la cécité survient en bas âge, au moment où la plasticité cérébrale est grande, plus la réorganisation neuronale sera étendue.

Il existe en outre une zone spécialisée dans la reconnaissance de la voix humaine située dans la région du sillon temporal supérieur (STS). Pascal Belin, professeur associé au Département de psychologie, a montré que cette zone est davantage activée lorsque le stimulus sonore est une voix humaine que lorsqu'il s'agit d'un son non vocal. C'est ce qui nous permet de décoder les nombreuses informations que recèle la voix humaine comme le sexe, l'âge, l'état émotif ou encore l'appartenance sociale d'un locuteur, et ce, à partir d'un seul mot.

Franco LeporeLa voix humaine chez les aveugles

Étant donné que le cortex visuel est utilisé à des fins auditives, le cortex auditif des aveugles se trouve par le fait même moins sollicité que chez les voyants. «C'est pourquoi nous avons voulu savoir si le STS, qui est une zone multimodale spécialisée, demeurait sensible à la voix humaine chez les aveugles en dépit du recours au cortex visuel au profit de l'audition», souligne Franco Lepore.

Autrement dit, la réorganisation des cortex se fait-elle de façon générale ou préserve-t-elle les centres spécialisés?

Frédéric Gougoux a consacré ses travaux de doctorat à cette question. Pour trouver la réponse, il a fait entendre à des aveugles des sons vocaux simples, comme des voyelles, et des sons de klaxon en observant les activations cérébrales à l'aide de l'IRM. Comme le chercheur s'y attendait, l'expérience a d'une part confirmé que les aveugles emploient à la fois le cortex auditif et le cortex visuel pour traiter les sons, alors que les voyants désactivent quelque peu leur cortex visuel afin de se concentrer sur l'audition.

Par ailleurs, les stimulus vocaux ont révélé que non seulement les aveugles font appel eux aussi au STS pour traiter la voix humaine mais qu'ils le font davantage que les voyants. Cette différence est plus grande chez les aveugles précoces (aveugles de naissance ou avant l'âge de cinq ans) que chez les personnes qui ont perdu la vue après l'âge de 15 ans.

Les travaux ont également montré une corrélation positive entre le taux d'activation plus élevé du STS chez les aveugles et leur plus grande habileté à distinguer les stimulus vocaux et les stimulus non vocaux.

«En plus de la spécialisation transmodale entre les cortex visuel et auditif, il s'effectue une expansion de la zone auditive du sillon temporal supérieur et cette plasticité intramodale participe à l'accroissement des habiletés auditives chez les aveugles. La perception de la voix apparait ainsi comme une fonction hautement spécialisée reposant sur un circuit préprogrammé et robuste comme celui de la reconnaissance des visages», conclut Franco Lepore.

Ce dernier circuit auquel fait allusion le professeur est l'aire fusiliforme, située à la jonction des lobes temporal et occipital et dont la lésion entraine l'incapacité à reconnaitre les visages. La reconnaissance de la voix et celle des visages ont amené le développement de ces zones spécialisées sans doute en raison des avantages hautement adaptatifs de ces fonctions psychosociales pour la survie de l'être humain.

Daniel Baril

 

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