La révolution darwinienne aux portes des sciences sociales

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Le social ne peut se comprendre indépendamment de la biologie. Si le principe vaut pour les sociétés animales, il est également vrai pour la société humaine.Même s'il n'est fait aucunement mention de l'être humain dans L'origine des espèces, Darwin était convaincu que les mécanismes de la sélection naturelle s'appliquaient aussi à l'espèce humaine. C'est d'ailleurs pour en faire la démonstration qu'il a publié, 12 ans plus tard, La descendance de l'homme.

Pour Darwin, la sélection naturelle n'a pas forgé seulement l'anatomie humaine mais également les émotions et les «instincts sociaux» que nous partageons avec les autres animaux. Les sciences sociales sont toutefois toujours demeurées réfractaires à l'idée que le comportement et la culture pouvaient reposer sur des bases biologiques.

«Cette idée est perçue à tort comme réductionniste parce qu'on pense que la biologie est suffisante, plutôt que nécessaire, pour expliquer le comportement», souligne Bernard Chapais, primatologue au Département d'anthropologie.

Selon le professeur, ce n'est toutefois que depuis les années 70 que la sélection naturelle est applicable de façon convaincante au comportement humain. «Nous le devons aux observations réalisées en primatologie, en sociobiologie, en psychologie évolutionniste et en écologie comportementale, ajoute-t-il. Ces approches se développent constamment, mais à l'insu semble-t-il des sciences humaines.»

Unicité du savoir

«On néglige les grandes questions transdisciplinaires pour mettre l'accent sur les particularismes culturels», déplore Bernard Chapais.Bernard Chapais déplore que les sciences humaines en général et la sociologie en particulier aient mis de côté la nature de l'être humain comme l'un des niveaux d'explication du comportement. Considérer que le social est indépendant du biologique et qu'il a ses propres lois lui permettant de fonctionner en vase clos est «fondamentalement erroné et absurde», déclare-t-il.

«Les théories sociales doivent être compatibles avec les connaissances de la psychologie, de la neurologie et de la biologie. Sinon, quelqu'un se trompe. Comme la biologie moléculaire doit être en accord avec la chimie qui elle-même doit être en harmonie avec la physique, on ne peut, sur le plan du comportement, ignorer les données des niveaux inférieurs. Cette attitude est contraire à la méthode scientifique et au principe de compatibilité.»

À son avis, cette cassure entre les sciences humaines et les autres disciplines fait qu'il leur «manque un morceau» et serait l'une des raisons du manque de consensus en sciences humaines.

«Des questions comme la guerre ou l'interdit de l'inceste ne peuvent s'expliquer en ignorant les données sur la nature humaine. Même si les lois culturelles sont variables, cela ne doit pas nous faire perdre de vue qu'il existe un contenant qui ne varie pas; c'est le contenu qui change.» Le contenant est le substrat organique propre à l'espèce et qui rend possibles les comportements culturels qui y prennent leur source.

La critique de Bernard Chapais s'adresse également à sa propre discipline. «L'anthropologie est la seule discipline des sciences humaines où se côtoient des biologistes du comportement et des ethnologues; c'est le lieu où des ponts entre les deux groupes peuvent être bâtis. Malheureusement, on néglige les grandes questions transdisciplinaires pour mettre l'accent sur les particularismes culturels.»

Construire des ponts nécessite de se plonger dans les concepts de l'autre approche et de les intégrer. C'est ce à quoi s'est attelé le primatologue pour publier l'année dernière un ouvrage synthèse, Primeval Kinship, qui fait le lien entre les données de la primatologie et les fondements de la société humaine. Ce volume a été très bien reçu par les anthropologues culturels, ce qui, selon l'auteur, montre que les objections peuvent tomber lorsque les questions épistémologiques sont clarifiées et les faits bien présentés.

Si les sciences sociales ne suivent pas d'elles-mêmes le courant de la révolution darwinienne, Bernard Chapais croit qu'elles y seront contraintes malgré elles parce que la pression des disciplines comme la psychologie cognitive et la neurologie sera trop forte.

Ces avancées en biologie évolutive effectuées au cours des 35 dernières années et qui commencent à percer tardivement dans le monde francophone auraient donc tout pour réjouir Darwin, qui croyait à l'unité du vivant. «Darwin soutenait que, si sa théorie ne pouvait pas expliquer des phénomènes comme l'existence d'individus stériles chez les fourmis, la complexité de l'œil et l'altruisme, elle risquait de s'effondrer. Sans rien connaitre des règles de l'hérédité, il a donné des débuts d'explications qui ont été complétées et confirmées par la biologie moderne. S'il revenait, il se retrouverait merveilleusement bien dans les connaissances actuelles.»

Daniel Baril

 


 

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