En s'évadant de la prison de Saint-Vincent-de-Paul le 3 septembre 1972, le gangster français Jacques Mesrine (1936-1979) a mis fin précipitamment à un projet de recherche entrepris par l'École de criminologie en milieu carcéral. Après 8 mois sur les 24 prévus, le ministre fédéral responsable des prisons à l'époque, Jean-Pierre Goyer, a mis un terme au projet, concédant que l'opinion publique avait eu raison de sa confiance envers les universitaires.
«Je ne crois pas que cette histoire ait nui à la criminologie, qui était une discipline naissante au Canada, mais nous avons été très déçus par la tournure des évènements», relate André Normandeau, alors jeune professeur et directeur de l'École. Quelques mois avant cette évasion spectaculaire, il avait obtenu du ministre que l'État confie à des criminologues l'administration d'un établissement pénitentiaire afin de «démontrer que le milieu carcéral pouvait être propice à la réhabilitation», explique-t-il. Les prenant au mot, le ministre Goyer leur avait donné les clés de la seule prison à «sécurité maximale» au Canada, où étaient incarcérés les criminels les plus dangereux du moment.
Le projet allait bon train, même si la présence d'universitaires dans les murs du pénitencier suscitait ici et là la controverse. Or, quand Mesrine et son complice, le meurtrier montréalais Jean-Paul Mercier, se sont échappés de ce centre de détention où les évasions étaient, disait-on, impossibles, la crise de confiance a atteint un point de non-retour. Les criminologues nommés aux postes de direction (Pierre Gaulem, André Thiffault et Paul Williams) ainsi que Marcel Fréchette et Pierre Lagier (conseillers à mi-temps) ont été limogés.
Trois rencontres marquantes
À titre de directeur du projet de recherche, André Normandeau a rencontré à trois reprises le gangster dans sa cellule de la prison lavalloise en 1972. Ces entretiens de plus de deux heures n'ont pas été enregistrés, mais ils ont laissé un souvenir ineffaçable dans la mémoire du professeur Normandeau. «Jacques Mesrine n'était pas très grand, mais il avait un charisme incroyable. Il séduisait tout le monde, autant par ses propos que par sa prestance. Pour tout dire, il a même convaincu les gardiens de s'élever contre l'administration de la prison. Suivant ses conseils, ils ont organisé une conférence de presse très courue par les médias.»
Frondeur, Mesrine se montrait cynique quant au projet de recherche. «Vous, les universitaires de la montagne, ne comprenez rien à la réalité des prisonniers», a-t-il lancé au professeur de l'Université de Montréal. Il n'a pas caché qu'il s'amusait à le discréditer auprès des détenus.
L'évasion de Saint-Vincent-de-Paul, qui demeure sans équivalent en trois décennies, a fortement contribué au mythe que Jacques Mesrine entretiendra jusqu'au 2 novembre 1979, alors qu'il est abattu par la police au beau milieu de Paris. L'établissement pénitentiaire était ceinturé de deux murets de barbelés et d'un mur de quatre mètres. Dans les miradors, la sentinelle faisait le guet jour et nuit, sept jours par semaine. Les cellules étaient éclairées en permanence et le plafond était constitué de grillages sur lesquels les gardiens marchaient. On comptait 65 gardiens pour 62 détenus.
Jacques Mesrine avait noté que les rondes du weekend, moins fréquentes en raison de la réduction du personnel, laissaient quelques secondes par jour aux prisonniers pour limer les barbelés. Mesrine, Mercier et d'autres détenus ont patiemment utilisé des morceaux d'outils pour créer une brèche. Une échelle subtilisée à un peintre a fait le reste.
Ennemi public numéro 1
Issu de la classe moyenne, Jacques Mesrine correspond à un type de criminel qui choisit cette voie pour connaitre rapidement la gloire et la richesse, au risque de vivre en cavale toute sa vie. «C'était un homme extrêmement intelligent, a dit de lui un de ses avocats montréalais, Raymond Daoust. S'il avait mis ses talents ailleurs que dans le crime, il serait devenu un très grand homme.»
Ayant mené des études universitaires en architecture, avec le soutien de son père, il était promis à un bel avenir. Le hasard veut qu'il ait fabriqué la maquette du pavillon français d'Expo 67, qui abrite l'actuel casino, alors qu'il effectuait un stage dans un cabinet parisien dans les années 60.
À la suite de son service militaire en Algérie, où l'on tirait à vue sur l'ennemi (il se serait ainsi habitué au maniement des armes, tuant au moins cinq fois), on sait qu'il a tout laissé tomber pour une ambition inusitée: devenir le plus grand criminel de France.
Il a relevé le défi avec panache, cumulant les bravades dignes des plus célèbres romans policiers. Il écrit deux livres (L'instinct de mort et Coupable d'être innocent), soigne son image au point d'envoyer lui-même ses textes et photos aux médias; il offre le champagne au commissaire qui parvient à l'arrêter en 1973. Tombeur invétéré, il persuade même une avocate, en France, de lui apporter une arme en prison...
Mais sa carrière dans la grande criminalité débute au Canada en 1969, alors qu'avec sa maitresse, Jeanne Schneider, il enlève le milliardaire Georges Deslauriers. Celui-ci réussit à s'enfuir et le couple est emprisonné. Il s'évade quelques jours plus tard. C'est quand Mesrine est repris par la police qu'on le confie à la seule prison du pays dont on ne s'échappe pas...
L'année 2009 marque le 30e anniversaire de la mort de «l'ennemi public numéro 1», selon une liste des 100 criminels les plus recherchés de France dans les années 70. André Normandeau a d'ailleurs été consulté par Jean-François Richet, le réalisateur du film L'instinct de mort, qui sortira au Québec cet automne. Auréolé du César du meilleur film en 2009, le long métrage biographique met en vedette les comédiens français Vincent Cassel (dans le rôle-titre) et Gérard Depardieu, ainsi que le Québécois Roy Dupuis. Un documentaire a aussi été réalisé sur l'épisode canadien de Mesrine. André Normandeau y livre ses commentaires à la caméra dans les lieux mêmes de l'incarcération de «l'homme aux mille visages», comme on le surnommait.
L'universitaire l'avoue presque malgré lui, ces interviews avec Jacques Mesrine ont marqué sa carrière de criminologue. «J'ai rencontré plusieurs criminels dans ma vie. Habituellement, ils sont méfiants, peu loquaces. Mesrine, au contraire, avait un discours ordonné, il répondait à mes questions très ouvertement, même qu'il en rajoutait. Il essayait de me faire croire qu'il n'était pas un meurtrier mais un voleur, et se vantait de ses exploits, par exemple de pouvoir braquer deux banques en même temps.»
Le criminel et le criminologue, l'un en face de l'autre. Une scène qui dépasse la fiction, d'autant plus que les deux hommes étaient pour ainsi dire des sosies.
Mathieu-Robert Sauvé
