Biodiversité et savoirs traditionnels

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Le chercheur a étudié les propriétés médicinales de l’airelle rouge à partir de l’utilisation qu’en font les Cris du Québec.Pour Alain Cuerrier, la valeur de la biodiversité se manifeste sur plusieurs plans: écologique, social, culturel, spirituel, scientifique, économique... On en comprend mieux l'importance si l'on considère la part significative de la pharmacopée issue de produits extraits directement de plantes ou dérivée de produits naturels. «La diversité des espèces animales et végétales n'est pas seulement nécessaire à l'équilibre de la vie sur la terre. Elle est une richesse qu'il faut entretenir comme un précieux réservoir de gènes et de molécules thérapeutiques. C'est la garantie pour l'être humain qu'il pourra pourvoir à ses besoins et fabriquer des médicaments en cas de problème», dit-il.

Professeur à l'Institut de recherche en biologie végétale de l'UdeM, M. Cuerrier s'intéresse tout particulièrement aux savoirs traditionnels des communautés amérindiennes et inuites du Grand Nord québécois. À son avis, le «savoir botanique» des autochtones permet de mieux comprendre l'humanité et l'importance de la variété des espèces ou biodiversité.

On a pu croire un temps qu'il suffisait de disposer d'une variété unique de pomme de terre, de maïs, de riz ou de blé pour assurer la subsistance des populations, explique le chercheur. Mais que survienne une maladie inconnue des plantes cultivées, et voilà nos agronomes à la recherche de variétés sauvages naturellement résistantes pour les hybrider avec les plantes domestiques. Qu'un écosystème perde une composante fondamentale, et c'est une terre qui devient aride, impropre à la culture. «Du coup, la biodiversité n'apparait plus comme un luxe», affirme Alain Cuerrier. Il rappelle que seulement six espèces de plantes procurent directement ou indirectement (en nourrissant les animaux) près de 80 % des calories ingérées par l'être humain: le blé, le riz, le maïs, la pomme de terre, la patate douce et le manioc.

Aux yeux de l'ethnobotaniste, préserver la biodiversité signifie donc assurer la survie du garde-manger de la planète, mais aussi instaurer une médecine traditionnelle pour le bien des communautés autochtones et protéger ce savoir pour mieux sauvegarder la diversité biologique. Car les habitants des territoires qu'il étudie possèdent des connaissances insoupçonnées sur les propriétés médicinales des plantes. «Le savoir traditionnel de ces communautés contribue à une plus vaste compréhension des espèces de plantes indigènes, dont un grand nombre sont négligées par la science moderne, estime Alain Cuerrier. Ce riche savoir mérite d'être respecté et préservé.»

La diversité s'appauvrit

Alain CuerrierAvec ses étudiants des cycles supérieurs et divers collègues, M. Cuerrier mène de front plusieurs études sur la médecine traditionnelle par les plantes. Ses travaux relèvent de l'ethnobotanique, domaine qui s'inscrit au cœur des questions actuelles en environnement.

Au cours des 10 dernières années, il s'est rendu de multiples fois au Nunavik et à Mistissini pour étudier le «savoir botanique» des Inuits et des Cris du Québec. Avec l'aide d'un interprète, il présente à un ainé des plantes qu'il a récoltées autour du village. Puis il note ses commentaires. «Certaines ne lui disent rien, relate le chercheur. Mais aussitôt qu'il reconnait une plante dotée d'une propriété particulière dans la tradition orale, ses yeux s'allument et il nous confie ce qu'il sait à son sujet.»

Par exemple, l'airelle rouge, que les ainés de la communauté crie appellent «wiishichimanaanh» et qu'ils n'ont eu aucun mal à nommer, est depuis longtemps connue pour aider à traiter les problèmes urinaires fréquents, la vision trouble... «Chez les Cris, ce fruit pourrait être utilisé dans le traitement du diabète, signale M. Cuerrier. Du moins pour en atténuer les symptômes, dont la rétinopathie et les problèmes cardiovasculaires. Il pourrait même agir comme un protecteur des nerfs.»

Le botaniste a voulu en avoir le cœur net. Il a procédé à une analyse des différents composés actifs de l'airelle du Grand Nord québécois, un travail effectué en collaboration avec un professeur de la Faculté de médecine, Pierre Haddad, ainsi que Steffany A.L. Bennett et John T. Arnason, de l'Université d'Ottawa. Les résultats publiés en aout 2009 dans la revue Phytotherapy Research révèlent qu'il s'agit bel et bien d'un fruit aux propriétés antioxydantes. Son utilisation est envisageable pour diminuer les symptômes liés au diabète.

Parallèlement, une autre étude similaire entreprise avec M. Haddad vise à analyser, grâce à des bioessais in vitro, divers échantillons de plantes récoltées par une étudiante au Niger.

Peu importe la région étudiée, partout le même phénomène est observé: «Diversités biologique et culturelle sont intimement liées, de sorte que l'appauvrissement de l'une touche l'autre.» Alain Cuerrier l'a constaté personnellement au fil de ses rencontres avec les Premières Nations. «La disparition des habitats et la perte de la biodiversité tout autant que la disparition des langues et des cultures catalysent un processus par lequel la diversité dans son ensemble s'appauvrit à un rythme accéléré», écrit-il dans un texte consacré à cette problématique.

Un habitat bouleversé

Malgré un inventaire encore incomplet, il ne fait pas de doute que la flore et la faune de la planète s'épuisent à un rythme soutenu. Selon l'Union mondiale pour la nature, un flou inquiétant règne sur l'état de la biodiversité mondiale. Prenons les océans. Leurs richesses sont fort mal inventoriées alors même qu'ils sont pillés et pollués sans vergogne.

Du côté des espèces domestiques, ce n'est guère mieux: l'agriculture intensive en a réduit considérablement le nombre. C'est le cas de la tomate. «Le nombre de variétés en 1903 était de 408. Il n'en restait plus que 79 en 1983, soit une perte de 80 %. Pour les artichauts, on passe de 34 à 2, soit une perte de 94 %», mentionne Alain Cuerrier.

Même observation dans le Grand Nord québécois, où l'équipe de M. Cuerrier a observé que les changements climatiques, notamment la hausse des températures, perturbent certaines espèces végétales tant dans leur répartition que dans leur composition chimique, ce qui viendrait changer leur potentiel médicinal. Cela favorise également la colonisation de plantes arbustives érigées. À son tour, cette nouvelle configuration floristique risque de bouleverser le profil des communautés de petits mammifères.

«Le problème actuel est attribuable principalement aux activités humaines, indique le chercheur. D'innombrables espèces sont condamnées à l'extinction à cause des changements climatiques, d'une mauvaise agriculture et de la déforestation. À défaut d'agir, de 25 à 50 % des espèces disparaitront d'ici la fin du siècle et, de façon parallèle, ce sont de 50 à 90 % des 6800 langues actuelles qui vont graduellement s'estomper. Nous perdrons alors à jamais la possibilité de récolter l'ensemble des bienfaits potentiels de la biodiversité pour l'humanité.»

Dominique Nancy


 

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