Si les fourmis vivent en société et que les lionnes s'occupent de leurs petits, c'est en vertu d'un programme de conduite sélectionné par l'évolution et transmis en partie par le code génétique.
L'application de ces principes aux sociétés humaines a provoqué en son temps une polémique aussi célèbre que violente. La psychologie évolutionniste est tout de même devenue une discipline respectable.
«Comme la sociobiologie, la psychologie évolutionniste repose sur le postulat que nos pensées et comportements ainsi que nos caractéristiques physiques sont le résultat de l'évolution, soumise aux mécanismes de la sélection naturelle et de la sélection sexuelle», indique Daniel Paquette.
Selon le professeur du Département de psychologie, ce courant de la psychologie, qui est né à la fin des années 80 des travaux de John Tooby et Leda Cosmides, permet de comprendre la partie instinctive de nos comportements, inhérente à toute l'espèce humaine. Celle qu'on s'efforce de contrôler parce qu'elle n'est pas toujours adaptée à notre société moderne, mais qui ne peut s'empêcher de resurgir.
Pour ce chercheur rattaché à l'Institut de recherche pour le développement social des jeunes et qui s'intéresse depuis plus de 20 ans aux émotions et à l'agressivité, la psychologie a jusqu'à maintenant négligé le développement affectif au profit de la cognition et du langage, qui nous distingueraient davantage de l'animal. «Le côté émotif, on ne voulait pas le regarder de trop près, déplore-t-il. Comme si l'on se défendait encore de penser qu'on est tous reliés dans le même arbre phylogénétique.»
Voilà peut-être pourquoi il aura fallu attendre près de 130 ans avant que la psychologie s'inspire des principes de la théorie de Charles Darwin...
Nouveau regard sur l'agressivité
Aujourd'hui, il y a consensus sur le fait que certaines émotions de base sont naturellement programmées par l'évolution. La peur (du noir, du vide, des serpents) est une réaction de défense de l'organisme face au danger. Le désir sexuel est une condition de la reproduction des hommes et des femmes. Il en est de même pour l'agressivité qui, comme l'amour et la joie, est une émotion fondamentale et utile à la survie de l'individu. «Évidemment, dans notre société, c'est une attitude perçue négativement qu'il faut absolument bannir», souligne le professeur Paquette. Mais, selon lui, on devrait porter un nouveau regard sur ce comportement plus volontiers associé aux hommes.
Dans ses travaux sur l'attachement père-enfant, Daniel Paquette, à qui l'on doit la théorie de la relation d'activation (voir Forum du 15 mai 2006), a d'ailleurs démontré que, à travers les batailles et autres jeux physiques, le père transmet à l'enfant la confiance lui permettant de s'ouvrir au monde. Ces jeux «auxquels presque tous les mammifères se livrent dès l'enfance et qu'ils délaissent progressivement par la suite» préparent le jeune à la compétition. Les luttes, poursuites et attaques d'oreillers entre parents et enfants seraient, à son avis, non pas une incitation à la violence, mais une façon de canaliser positivement l'agressivité, voire d'apprendre la régulation des émotions trop vives.
Monogamie et soins paternels
Le jeu entre le père et l'enfant serait propre aux êtres humains. On ne peut pas dire, toutefois, qu'il soit totalement absent de la vie animale. «Chez les espèces de primates non humains caractérisés par un dimorphisme sexuel, comme une grande taille et de l'agressivité chez les mâles, ces derniers ne prodiguent pas de soins parentaux aux jeunes du groupe, affirme Daniel Paquette. Ils jouent parfois avec eux, mais ils sont plus souvent indifférents à leur égard, les tolèrent ou même les agressent à l'approche de leur puberté.»
Apparu par la sélection naturelle, ce «dimorphisme» s'expliquerait par une forte compétition entre les mâles pour l'accès exclusif aux femelles, et aussi par le fait que ce sont les femelles qui choisissent leur partenaire, signale le professeur Paquette. Étrangement, chez les espèces de primates non dimorphiques, c'est-à -dire les espèces monogames, comme les siamangs et les titis, les mâles sont aux petits soins pour leurs jeunes. «La monogamie est rare chez les primates, précise le chercheur, et s'observe essentiellement dans des environnements qui sont difficiles et qui exigent un grand investissement de la part des deux parents pour assurer la survie des petits.»
On remarque aussi un dimorphisme sexuel quant à la taille, la force et l'agressivité chez les humains, note Daniel Paquette. «Toutefois, plusieurs indices, dont une différence sexuelle de la taille moins prononcée chez l'humain actuel que chez nos ancêtres hominiens, dit-il, penchent en faveur de l'hypothèse d'une tendance évolutive récente vers la monogamie, indépendamment de la monogamie imposée depuis l'Empire romain.» Ainsi, l'espèce humaine aurait, selon lui, à la fois une tendance ancienne à la promiscuité sexuelle et une tendance nouvelle à la monogamie et cette ambivalence expliquerait en partie le type de contribution principalement indirecte du père (pourvoyeur de ressources pour la dyade mère-enfant) qu'on ne rencontre pas chez les autres primates. «Il est aussi possible, ajoute le professeur, que, chez nos ancêtres lointains, les femelles de notre espèce aient commencé à un moment donné à préférer les mâles pourvoyeurs de ressources plutôt que les mâles dominants.»
En tout cas, les pères seraient, à son avis, encore plus importants de nos jours qu'à l'époque de nos grands-parents. «Plus l'environnement se complexifie, mentionne-t-il, plus l'adaptation des enfants nécessite l'engagement direct du père.» Bref, les comportements animaux et humains ne sont pas entièrement façonnés par les gènes. Certes, l'oiseau obéit à son instinct pour construire son nid, mais le pinson ou l'étourneau apprennent à chanter en fonction de leur milieu... Il suffit de relire Charles Darwin (1809-1882) qui, dans L'origine des espèces, avait très clairement anticipé sur ce constat.
Dominique Nancy
Â
Â
Dossier spécial :
Lire les articles
- En biologie, Charles Darwin est toujours vivant
- L'être humain n'est pas le sommet de l'évolution
- La révolution darwinienne aux portes des sciences sociales
- Amour, désir et compétition selon la psychologie évolutionniste
