Le discours masculiniste supplante celui des féministes dans les médias

Lundi, 28 Novembre 2011 01:00 Journal FORUM
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Émilie GouletLes discours masculiniste et féministe ne sont pas traités de façon équitable par les médias. Émilie Goulet, une récente diplômée de l'Université de Montréal, en fait la toute première démonstration empirique dans son mémoire.

Entre 1985 et 2009, elle a recensé 283 articles dans La Presse portant sur des thèmes masculinistes, comme les droits des pères, le suicide des hommes, les difficultés scolaires des garçons ou les dérives du féminisme. De ce nombre, 134 avaient un contenu orienté par les valeurs masculinistes, 31 étaient influencés par le féminisme, 96 étaient neutres et 22 étaient à la fois masculinistes et féministes.

Au cours de cette même période, parmi les 219 articles parus dans Le Soleil sur les mêmes sujets, 86 avaient un contenu masculiniste, 22 étaient clairement féministes, 96 étaient neutres et 15 étaient porteurs des deux visions.

Curieusement, les évènements tragiques survenus à l'École Polytechnique en 1989 n'ont pas été un catalyseur pour le mouvement masculiniste. Jusqu'en 1994, moins de 5 articles traitant de thématiques masculinistes étaient publiés chaque année. «J'ai été surprise de constater le faible impact de Polytechnique, alors que plusieurs auteurs affirment le contraire, raconte Émilie Goulet. Mais cela ne signifie pas qu'il n'existe aucun lien entre les deux. Il est possible que le mouvement masculiniste se soit lentement organisé au cours des années 90 et n'ait réussi à imposer ses idées que 10 ans plus tard.»

En effet, une lente croissance est visible jusqu'au début des années 2000, époque où émerge véritablement le masculinisme dans les médias. Il atteint son apogée vers 2006 avec 35 articles parus avant de connaitre une baisse considérable les années subséquentes.

Cette période faste coïncide avec plusieurs faits qui ont retenu l'attention: la grève de la faim menée en 2001 par Gordon Sawyer, de l'Office des droits des pères, qui exigeait une commission parlementaire sur la condition masculine; la campagne de l'ADQ contre le décrochage scolaire chez les garçons lors de la campagne électorale de 2003; les coups d'éclat des membres de Fathers-4-Justice; une conférence en 2006 intitulée «Comment ça va, les hommes?»

Ces différentes actions publiques auraient-elles influencé la couverture médiatique? «Je crois que oui, mais le mouvement des femmes est aussi capable de gestes forts, pense la chercheuse. Rappelez-vous la Marche mondiale des femmes, organisée en 2000 par la Fédération des femmes du Québec. Historiquement, la presse a toujours fait peu de place aux messages féministes. Soit on n'en parle pas, soit on en fait mention à la fin des articles. Ou encore, on aborde le féminisme de manière négative. Les choix éditoriaux sont majoritairement dictés par des hommes qui ne partagent pas les valeurs du mouvement des femmes.»

La réaction féministe

Depuis 1980, le féminisme vit un ressac en Amérique du Nord. L'antiféminisme se fait plus religieux et conservateur aux États-Unis et dans le reste du Canada, alors qu'au Québec il prend la forme du masculinisme. Ce mouvement ne remet pas en cause de façon explicite les acquis du féminisme, mais conteste «le pouvoir excessif des femmes», dont les hommes seraient les victimes. Des propos relayés sans discernement par les médias, croit Émilie Goulet, qui n'hésite pas à se dire féministe.

«Je regardais la télévision, je lisais les journaux et je voyais toujours les mêmes commentaires diffusés: “L'égalité des sexes est atteinte.” “Les femmes occupent maintenant les plus hauts postes.” “Le féminisme va trop loin et les hommes payent...” C'est faux! Les journalistes doivent rapporter des faits exacts et il y a là un manquement flagrant.»

Supervisée par la professeure de science politique Pascale Dufour, Mme Goulet s'est aussi penchée sur diverses publications de la Fédération des femmes du Québec. «Une réaction plus marquée se fait sentir à partir de 2003, signale-t-elle. Plus les années passent, plus l'attention portée à l'antiféminisme croît. De 2006 à 2009, ce thème figure même dans les tables des matières.»

Le mouvement des femmes a su forger un contre-discours productif, estime Émilie Goulet. «Peut-être cela a-t-il contribué à la diminution de la présence masculiniste dans les médias depuis 2007. Il est encore trop tôt pour le dire.»

Selon elle, le penchant des médias pour la cause masculiniste démontre que «les acquis du féminisme demeurent fragiles». «L'égalité n'est pas atteinte et on le voit dans le discours véhiculé par la presse, ce qui n'est pas sans conséquence. La surreprésentation de ces propos a-t-elle découragé des femmes de revendiquer leur position féministe? Mon mémoire est un appel à l'action pour déconstruire l'argumentaire masculiniste.»

Marie Lambert-Chan

 

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