Infanticide: les parents biologiques sont plus souvent en cause

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(Photo: iStockphoto)Plusieurs cas d'infanticides ont fait les manchettes récemment au Québec: l'affaire Shafia, dans laquelle le père et la mère sont accusés du meurtre de leurs trois filles, le cas de François Tartamella, accusé d'avoir poignardé son ex-conjointe et la fille de celle-ci, sans parler de l'affaire Guy Turcotte, auteur du meurtre de ses deux enfants, qui est revenue dans l'actualité.

Le fait qu'un parent élimine délibérément ses enfants semble aller à l'encontre non seulement des règles les plus élémentaires de toute civilisation, mais aussi des lois de la sélection naturelle, puisqu'il se prive ainsi de sa propre descendance. Ce comportement apparemment contre nature est pourtant fort répandu dans le monde animal.

Stratégie de reproduction?

Chez les mammifères, l'infanticide a été observé parmi plus de 90 espèces, incluant évidemment les primates. Chez ces derniers, l'agresseur est généralement un mâle qui se joint à un nouveau groupe et qui tue les jeunes enfants des femelles qu'il veut accaparer. Les primatologues y voient un comportement instinctif maximisant les chances de reproduction de ce mâle.

L'être humain pourrait-il avoir hérité de cette «stratégie de reproduction»? C'est ce que certains auteurs ont proposé pour expliquer l'infanticide chez l'espèce humaine en alléguant que cette pratique semblait principalement le lot d'un conjoint qui vient d'intégrer un nouveau foyer.

Mais ce modèle, qu'on pourrait appeler «syndrome du gorille», ne colle pas à la réalité, selon les travaux de maitrise réalisés par Jean-Philippe Quenneville au Département de psychologie de l'Université de Montréal sous la direction de Daniel Paquette. L'étudiant a examiné les données de 182 décès d'enfants de moins de 12 ans survenus au Québec entre 1990 et 2007 et résultant de meurtres ou de mauvais traitements de la part des parents biologiques ou des beaux-parents.

La surprise est de taille: les parents biologiques sont responsables du décès dans plus de 75% des cas, les pères étant les agresseurs dans 43% de ces décès et les mères dans 32%. Contrairement à l'idée reçue, les pères non biologiques représentent moins de 11% des agresseurs. L'échantillon ne comprend qu'un seul décès attribué à une mère non biologique.

Des 139 meurtres attribués aux parents biologiques, 28 sont dus à des mauvais traitements alors que dans tous les autres l'usage d'une arme ou une action directe est en cause (strangulation, noyade, intoxication). Du côté des beaux-parents, il y a eu une arme employée dans seulement 4 cas sur 20 et 14 décès sont attribuables à la maltraitance. «Les parents biologiques recourent donc à des méthodes plus létales, ce qui montre qu'ils ont bien l'intention de tuer, contrairement aux beaux-parents», souligne Jean-Philippe Quenneville.

Ces résultats ne sont pas particuliers à l'échantillon utilisé pour cette étude. Le chercheur a analysé les données d'autres travaux portant sur le même sujet et en conclut que les parents biologiques sont toujours plus nombreux à être responsables des infanticides.

Jean-Philippe QuennevilleNéanmoins, il reste que les pères non biologiques, bien que minoritaires, sont surreprésentés. «On évalue à 13% la probabilité qu'un enfant se retrouve avec un parent non biologique et la proportion de beaux-pères coupables d'infanticide excède cette probabilité», affirme l'étudiant.

Facteurs de risque

Chez les primates non humains, il est exceptionnel que l'infanticide soit le lot des parents biologiques, alors que c'est la règle principale chez l'espèce humaine. Qu'est-ce qui pousse le primate humain à agir de la sorte? Les données utilisées pour cette étude ne contiennent pas les motifs du crime, mais l'étudiant a parcouru la littérature afin de documenter le sujet.

Il en ressort que l'infanticide a été et est encore pratiqué dans toutes les sociétés et qu'il est généralement lié à des conditions économiques difficiles. Dans plusieurs sociétés préindustrielles, il n'était pas rare, quand il y avait des jumeaux, que l'un des deux soit mis à mort si les conditions ne permettaient pas d'élever convenablement deux nourrissons. Aux 18e et 19e siècles, les grossesses illégitimes conduisaient souvent au sacrifice de l'enfant. Lorsque s'ajoute à ces conditions la valorisation économique d'un enfant mâle, les fillettes courent un risque encore plus élevé d'être tuées à la naissance, comme la chose est largement pratiquée en Chine et en Inde.

L'infanticide s'observe également dans les sociétés industrielles. Aux États-Unis, 2402 cas ont été répertoriés entre 2001 et 2005 chez les enfants de moins de deux ans.

Dans l'ensemble des cultures, les infanticides commis dans les 24 heures qui suivent la naissance le sont presque exclusivement par les mères. Les principaux facteurs de risque sont une mère âgée de moins de 19 ans, une scolarité de 12 ans et moins, une grossesse non désirée, l'absence de conjoint et la présence d'autres enfants en bas âge.

Contrôle de l'investissement

Bien que la pratique de l'infanticide diffère entre l'espèce humaine et les autres primates, Jean-Philippe Quenneville estime tout de même que ce comportement peut être la manifestation culturelle d'un mécanisme évolutif destiné à assurer le contrôle de l'investissement parental, au même titre que le sont les autres manifestations culturelles telles que la contraception, l'avortement et l'adoption.

Chez les humains, la charge parentale de la part des deux géniteurs est beaucoup plus élevée que chez nos cousins primates. Plus l'investissement est élevé, plus le géniteur sera porté à n'investir que dans les cas assurés de succès. Les facteurs économiques associés à l'infanticide et la multiplicité des autres facteurs culturels qui entrent en ligne de compte donnent un fondement à cette analyse.

Une telle perspective ne saurait par ailleurs être considérée comme une légitimation de cette pratique. «Il est évident que le scénario du mâle nouvellement arrivé qui, chez les primates, tue pour se reproduire ne se retrouve pas chez l'espèce humaine, conclut Jean-Philippe Quenneville. Aujourd'hui, avec les autres moyens de contrôler les naissances, tuer l'enfant de sa conjointe relève davantage de la pathologie que d'une stratégie de reproduction.»

Daniel Baril

 

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