L'histoire veut que De Maisonneuve ait planté une croix au sommet du mont Royal en 1643 pour remercier Dieu d'avoir épargné la ville des inondations. En vérité, si l'on se fie à des documents d'archives du 18e siècle, la fameuse croix aurait plutôt été érigée deux kilomètres plus bas.
«J'ai découvert un document relatant le procès pour meurtre d'un homme qui, disait-on, habitait près de la croix vers 1750, raconte Theresa Gabos. Or, en fouillant dans les aveux et dénombrements de l'époque [une description des terres et des biens d'un individu], on apprend que le lieu de résidence de cet homme se situe aux environs de l'intersection actuelle de la rue Sherbrooke et du chemin de la Côte-des-Neiges. Cette croix n'était pas celle de De Maisonneuve, mais plutôt une réplique de la première qui avait pourri. N'empêche, cela nous révèle probablement le tout premier emplacement de la croix et démontre que la perception de la montagne et de son sommet a beaucoup évolué avec le temps.»
Depuis deux ans, Theresa Gabos et Valérie Janssen, étudiantes à la maitrise au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal, explorent le potentiel archéologique du mont Royal. «Nous faisons en quelque sorte l'inventaire des ressources archéologiques de la montagne en documentant sa longue occupation humaine, explique Mme Janssen. Ce sont, par exemple, des vestiges immobiliers, comme des anciennes fondations, des objets laissés par des occupants ou encore des grains de pollen qui témoignent de la vocation jadis agricole de certaines zones.»
Ce projet de recherche nourrira à la fois leurs mémoires respectifs, dirigés par les professeurs Brad Loewen et Adrian Burke, et une banque de données de cartographie historique qui sera exploitée par la Ville de Montréal et par le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine.
«Le patrimoine archéologique du mont Royal demeure méconnu, remarque Theresa Gabos. Les autorités désirent le protéger, mais pour ce faire elles doivent savoir ce qui s'y trouve.»
C'est ce à quoi s'emploient les étudiantes, qui examinent les plans et les cartes anciennes, les photos d'époque, les actes notariés et les aveux et dénombrements. Elles ont aussi parcouru les différentes zones du mont à la recherche de vestiges visibles en surface. Toutes ces données sont entrées dans un système d'information géographique.
«On produit ainsi plusieurs cartes superposables qui illustrent l'évolution historique du mont Royal, mentionne Valérie Janssen. On peut demander au logiciel d'indiquer la disposition des bâtiments en 1871, de montrer le cadastre de 1731 et d'y ajouter le couvert végétal de 2011.»
Une forêt qui en dit long
Les étudiantes sont remontées jusqu'aux fondations de la ville et, en chemin, ont fait des découvertes étonnantes. «Les gens perçoivent le mont Royal comme une forêt naturelle, observe Mme Janssen. Pourtant, on y a pratiqué l'agriculture, on a déboisé, reboisé... La végétation d'aujourd'hui est le produit des activités humaines d'hier.»
Le paysage a en effet une mémoire. Derrière le Monument à Sir George-Étienne Cartier, on peut voir un alignement d'arbres presque parfait qui est le reflet de l'aménagement du verger de Benjamin Hall Esquire, qui habitait une villa à proximité au 19e siècle. «Ces arbres ont probablement été plantés après la création du parc du Mont-Royal, mais ils conservent la disposition des arbres fruitiers d'alors», déclare Theresa Gabos.
Située sur l'avenue Cedar, en face de l'Hôpital général de Montréal, une zone de hautes herbes ponctuée d'ilots d'arbres pourrait recéler les vestiges du Children's Memorial Hospital, l'un des premiers hôpitaux de la ville consacré aux soins pédiatriques et construit entre 1907 et 1909.
Les étudiantes se sont bien sûr penchées sur le terrain de l'Université de Montréal. Au 19e siècle, le lieu était la propriété d'un fermier du nom de John Swail. Les fondations de sa maison reposent sous le pavillon Maximilien-Caron.
Une ferme et des enclos occupaient aussi l'emplacement du cimetière Notre-Dame-des-Neiges. Une photo d'Alfred Laliberté, prise en 1923, en témoigne.
Grâce aux actes notariés, les étudiantes ont pu reconstituer les phases de déboisement. «On a localisé les terrains concernés, trouvé le type de bois coupé, à qui il était vendu et pour quelle raison on l'avait acheté, mentionne Valérie Janssen. On a déniché des documents montrant qu'en l'absence de chêne blanc on avait utilisé du chêne rouge pour construire des navires... et que ce fut un échec, car ce bois pourrit trop vite!»
Theresa Gabos et Valérie Janssen souhaitent par leurs efforts sensibiliser les citoyens à la conservation des ressources archéologiques du mont Royal. «Certains font du pillage à l'aide de détecteurs de métal, ce qui détruit des sites archéologiques potentiels, déplorent-elles. Préserver ces lieux nous permet d'approfondir nos connaissances sur la montagne et d'en faire profiter le public. Après tout, c'est le patrimoine de tous les Montréalais.»
Marie Lambert-Chan
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