À la lumière des résultats de la dernière élection fédérale, on peut dire que le vote stratégique n'est pas vraiment ce qui caractérise l'électeur québécois. Le nombre de candidats du Nouveau Parti démocratique élus contre toute attente montre que les Québécois ont voté «avec leurs tripes» plutôt que pour le candidat le plus susceptible de l'emporter.
Ce comportement, qui s'est en fait avéré gagnant à la surprise générale, n'est pas celui auquel les politologues s'attendent dans un système électoral à un tour. «Dans un système comme le nôtre, l'électeur est plus porté à voter avec la tête qu'avec le cœur pour ne pas perdre son vote; il vote donc normalement pour un candidat qui a des chances de gagner l'élection», souligne André Blais, professeur au Département de science politique de l'Université de Montréal.
Cela conduit souvent à voter pour un candidat de second choix parce qu'il a plus de chances de l'emporter ou parce qu'il est plus susceptible d'en évincer un troisième qu'on désapprouve encore davantage. C'est ce qu'on appelle le vote stratégique.
«Dans un système à deux tours, les électeurs votent avec le cœur au premier tour pour celui qui est le plus près de leurs convictions et peuvent se reprendre au second tour en votant avec la tête», ajoute le professeur.
Les extrêmes en mouvance
C'est du moins ainsi que les politologues voyaient les choses. Cette perception a été mise en doute par des analyses récentes réalisées aux États-Unis et en France et qui semblaient montrer que les électeurs peuvent également voter de façon stratégique dans un système à deux tours alors que ce comportement était peut-être moins fréquent qu'on le croyait dans un système à un tour.
André Blais et une équipe de chercheurs français ont voulu éclaircir la question en effectuant la première étude testant l'attitude des électeurs dans deux modes différents de scrutin. En laboratoire, huit groupes de 21 personnes localisées à Montréal, Lille et Paris ont participé à une expérience simulant quatre élections à un tour et quatre autres à deux tours. Chaque élection mettait en lice cinq candidats répartis entre l'extrême gauche et l'extrême droite et les électeurs se voyaient attribuer au hasard une place sur le même axe politique gauche-droite. On demandait aussi aux participants d'évaluer les chances que leur candidat soit élu.
«L'objectif était de voir si les électeurs se comportent de la même manière dans les deux modes de scrutin», précise André Blais. En tenant compte des avantages pour l'électeur que son candidat soit élu de même que des chances de celui-ci de remporter l'élection, les résultats indiquent que la différence de comportement dans un système à un tour et dans un système à deux tours est plus faible que ce que les experts estimaient.
«Il y a effectivement plus de votes stratégiques dans le système à un tour, mais ce comportement se manifeste plus souvent que prévu dans le scrutin à deux tours», observe le professeur.
Ce sont les électeurs situés aux deux extrêmes qui modifient le plus leur comportement, donc qui sont les plus enclins à voter de façon stratégique. Au fil des quatre élections, leur proportion à voter pour d'autres candidats que celui de leur allégeance politique passe de 25 à 50 %.
Dans les deux systèmes, l'électeur ne vote donc pas uniquement en fonction de ses préférences, mais tient aussi compte de la viabilité du candidat, c'est-à -dire de ses chances de gagner, concluent les chercheurs dans une analyse qui vient d'être publiée dans la revue Political Research Quaterly.
Même chose des deux côtés de l'Atlantique
L'équipe franco-québécoise s'attendait par ailleurs à ce que les résultats diffèrent entre la France et le Québec étant donné les cultures et les systèmes électoraux différents. Mais les résultats se sont avérés les mêmes des deux côtés de l'Atlantique.
Ces résultats, qui démontrent l'existence du vote stratégique dans un système à deux tours, confirment ce qui a été observé en France à l'élection présidentielle de 2002 et au cours de laquelle le candidat socialiste Lionel Jospin a été éliminé au premier tour. «La gauche avait voulu lancer un avertissement au Parti socialiste en ne soutenant pas son candidat sans penser toutefois que cela mènerait à éliminer M. Jospin», affirme André Blais.
Il y a donc aussi des risques à voter de manière stratégique dans un système à deux tours, comme il y a des risques à ne pas être stratégique dans un système à un tour, ainsi qu'on a pu le constater lors de la dernière élection fédérale.
Daniel Baril
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