Violence, intimidation, taxage, bagarre font régulièrement les manchettes de l'actualité... scolaire. Dans les grandes villes canadiennes, 20 % des crimes commis à l'école et rapportés à la police sont des actes violents. Ceux dont on parle pourraient bien n'être que la pointe de l'iceberg, puisqu'on estime que seulement 10 % des cas de taxage sont déclarés à la police.
Mais quand on se compare, on se console. Aux États-Unis, près de 100 000 jeunes apportent une arme tous les jours à l'école tandis que 2000 élèves et 40 professeurs sont attaqués... toutes les heures!
Devant cette réalité, les services policiers ont mis sur pied, depuis les années 90, divers programmes d'intervention en milieu scolaire visant la prévention de la violence. Aux États-Unis, pas moins de 17 000 policiers sont engagés dans de tels programmes. Chez nous, la Sûreté du Québec en a implanté dans plus de 200 écoles.
Mais les évaluations de ce type d'intervention auxquelles on a pu procéder montrent que les résultats laissent plutôt à désirer et que, dans certains cas, le programme de prévention a même eu des effets pervers dus à la mauvaise image que les adolescents ont du policier. Dans ce contexte, le programme Unité sans violence, instauré par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dans 13 écoles de milieux défavorisés, semble une exception. L'évaluation qu'en a faite Étienne Blais, professeur à l'École de criminologie de l'Université de Montréal, est plutôt positive (voir l'encadré ci-dessous).
La recette du succès
Qu'est-ce qui a fait le succès de ce programme? C'est ce qu'a voulu savoir Ekaterina Ivanova dans ses travaux de maitrise dirigés par le professeur Blais.
«Le policier-éducateur n'a pas beaucoup de crédibilité auprès des élèves parce qu'il est vu comme celui qui applique la loi, donc comme quelqu'un qui punit, alors qu'un éducateur est une personne à qui l'on doit pouvoir se confier», souligne la criminologue, qui y voit l'un des principaux facteurs d'échec des programmes de prévention.
Plusieurs éléments ont fait que le programme du SPVM a pu éviter cet écueil. D'une part, le programme est destiné à des élèves de cinquième et de sixième année du primaire, tandis que la plupart des autres s'adressent aux élèves du secondaire. «Au primaire, il est rare que l'enfant ait eu des contacts négatifs avec les policiers et l'intervention précoce, avant la phase d'opposition typique de l'adolescence, a toujours été un facteur de réussite dans la prévention des comportements déviants.»
De plus, les policiers du programme Unité sans violence sont considérés comme des agents sociocommunautaires et ils y participent de façon volontaire. «Ils n'ont pas reçu de formation particulière; c'est plutôt leur expérience de divers types d'interventions, l'intérêt qu'ils portent au travail communautaire et leurs qualités personnelles d'animateurs qui se sont avérés des éléments déterminants», précise Ekaterina Ivanova.
Certaines caractéristiques du programme montréalais étaient aussi des gages de réussite. Si, dans les programmes traditionnels, le rôle de l'élève se résume à écouter, le programme du SPVM fait appel à la participation et c'est toute la classe qui devient l'Unité sans violence.
En plus de prendre part à cinq ateliers animés par les policiers, les élèves s'engagent verbalement et devant le groupe à respecter les règles de résolution pacifique des conflits, portent un teeshirt témoignant de cet engagement et agissent à tour de rôle en tant que surveillants afin de repérer les actes de violence à l'école. Les élèves de sixième année doivent en outre encourager ceux de cinquième à participer au programme et des rencontres mixtes sont organisées à cet effet. Selon la criminologue, ce dernier élément assure une très forte cohésion de groupe et marque positivement les plus jeunes.
Les élèves surveillants doivent, dans la mesure du possible, intervenir en cas de conflit et remettre des «billets de récompense» à ceux qui règlent leurs différends sans violence. Les policiers procèdent à des tirages au sort (ballons ou billets de cinéma) parmi les élèves qui ont reçu des billets de bonne conduite et une sortie de groupe a lieu à la fin de l'année.
«Le programme mise donc sur le renforcement positif plutôt que sur la répression des mauvais coups, poursuit Mme Ivanova. Cette orientation fait que les élèves ne voient pas de contradiction dans les divers rôles du policier; ils ne se sentent pas visés par des gestes de correction et accordent même plus de crédibilité au policier qu'à l'enseignant pour juger d'un bon comportement en vertu de la loi.»
Il y a aussi complémentarité des rôles entre les policiers et les enseignants, qui doivent assurer la poursuite des objectifs du programme entre les ateliers.
Même si un suivi à long terme serait nécessaire pour évaluer empiriquement les retombées d'une telle intervention, les concepteurs de programmes de prévention en milieu scolaire auraient intérêt à s'inspirer d'Unité sans violence, conclut Ekaterina Ivanova.
Daniel Baril
Sur le Web
Les retombées du programme Unité sans violence
Selon les données recueillies par le professeur Étienne Blais auprès des élèves ayant participé au programme Unité sans violence, 95 % d'entre eux disent avoir été témoins d'actes de violence avant la mise en place du programme et 75 % déclarent en avoir été victimes. Plus de la moitié (55 %) admet avoir fait de tels gestes.
Les gestes répréhensibles vont de la bousculade aux coups de poing en passant par l'intimidation. Malgré la grande proportion d'élèves qui rapportent ces comportements, leur fréquence serait «relativement rare», soit une à deux fois par mois.
Au terme du programme de prévention, le nombre d'actes de violence et d'intimidation rapporté avait augmenté alors que la perception de la gravité de ces actes avait diminué. Selon le chercheur, l'augmentation du nombre de faits observés ou rapportés ne signifie pas qu'il y ait une hausse des actes de violence, mais résulte plutôt d'une conscientisation accrue à l'égard de tels actes, conscientisation accompagnée d'une baisse du sentiment de victimisation.
D.B.
