La question «Pour qui allez-vous voter?» mérite d'être posée à la fin d'un sondage électoral, car la réponse du citoyen sera plus éclairée.
Traditionnellement, dans les vastes sondages électoraux canadiens, la question sur les intentions de vote est posée dès les premières minutes. Mais si elle était énoncée à la toute fin, les réponses seraient plus fidèles aux valeurs et aux préférences des électeurs.
Cette stratégie réduit le taux de non-réponse, entraine des changements d'opinion, voire d'allégeance, et même prédit avec une plus grande exactitude le résultat du scrutin. Pourquoi? Parce que le répondant a eu le temps de délibérer, c'est-à -dire de réfléchir à tous les facteurs qui entrent en ligne de compte dans son choix. C'est ce que démontre une nouvelle étude publiée dans le dernier numéro de Political Psychology par Patrick Fournier, professeur au Département de science politique de l'Université de Montréal.
«Les sondages exhaustifs et équilibrés produisent un effet de délibération qui améliore la qualité de l'opinion, et ce, qu'ils soient à caractère électoral ou non, explique-t-il. On crée un contexte d'introspection où l'électeur fait un tour d'horizon de tous les enjeux politiques, sociaux et économiques susceptibles d'avoir une incidence sur son vote. Sa préférence pour un parti sera plus claire à la fin du sondage.»
Mais les sondeurs canadiens n'ont pas coutume d'investiguer sur les intentions de vote à la fin de l'enquête, de peur que les questions précédentes ne contaminent la réponse. «Par exemple, on sait que les gens auront tendance à avoir une position plus restrictive par rapport à l'avortement si on les interroge avant sur la religion, remarque M. Fournier. Une telle influence est peu probable dans un sondage bien balancé qui pose des questions ne favorisant ni le gouvernement en place ni l'opposition.»
De 1988 Ã 2006
Patrick Fournier a exploité les données de deux questionnaires uniques dans l'histoire du pays: les sondages de l'Étude électorale canadienne de 1988 et de 2006. Mis sur pied en 1965, ce projet de recherche universitaire examine divers aspects des élections fédérales.
À l'initiative du professeur André Blais, le premier sondage demandait à une moitié de répondants choisis aléatoirement d'exprimer leur intention de vote au début de l'enquête. L'autre moitié a répondu à la même question à la fin, après environ 30 minutes d'entrevue.
Quand M. Fournier s'est joint à l'équipe du projet en 2004, il a suggéré de tenter de nouveau l'expérience mais, cette fois, en cherchant à dégager l'intention de vote à deux reprises, soit au début et à la fin du sondage. Ce qui fut fait deux ans plus tard.
Les résultats combinés ont d'abord montré que les individus dévoilent davantage leur choix électoral à la fin du sondage plutôt qu'au début. Le taux de non-réponse avait diminué de 3,5 points de pourcentage en 1988 et de 4,3 points en 2006.
Dans le sondage de 2006, une personne sur neuf a donné une réponse différente à la même question en moins d'une demi-heure. La plupart des répondants sont passés d'une non-réponse à une préférence électorale. Quelques individus qui affichaient une tendance claire au début affirmaient à la fin qu'ils ne savaient plus pour qui voter. Certaines personnes ont carrément changé de camp.
«Le nombre de gens qui changent d'idée est probablement sous-estimé, précise le spécialiste. Un répondant qui se souvient de sa première réponse peut être réticent à appuyer un autre parti. Il ne veut pas sembler inconséquent.»
Les gens ne retournent pas leur veste sans considération, puisque leur dernière opinion se révèle plus stable et plus fiable. Le choix formulé à la fin des sondages de 1988 et de 2006 correspond davantage à celui qui a été fait dans l'isoloir.
Patrick Fournier souligne néanmoins que les conclusions de son étude ne forceront pas les sondeurs à construire leur questionnaire ainsi. «Tout dépend de l'objectif poursuivi. Si l'on cherche à connaitre le choix qui reflètera plus fidèlement les préoccupations des individus et qui prédira mieux l'issue du scrutin, on doit poser la question de l'intention de vote à la fin. Si l'on veut un instantané de l'opinion dans une campagne très dynamique, comme celle de 2011, il est préférable de poser la question dès le départ.»
Un long sondage est enfin une occasion unique pour le citoyen de réfléchir à la politique. «En général, les gens sont peu intéressés par ce sujet, affirme M. Fournier. Mais on constate ici qu'ils peuvent et veulent définir leur préférence politique. Tout comme leur opinion, leur apathie est loin d'être inflexible.»
Marie Lambert-Chan
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