Quelques mythes sur le travail en prennent pour leur rhume. Une nouvelle étude de l'Université de Montréal démontre que les liens entre l'emploi, le non-emploi et la détresse psychologique sont plus nuancés qu'on le croyait.
«Travailler n'est pas toujours bon pour la santé. Tout dépend des conditions de travail auxquelles les individus sont exposés. Par ailleurs, être sans emploi n'entraine pas systématiquement des problèmes de santé mentale. La raison qui justifie l'arrêt de travail influence grandement l'état d'esprit», explique Alain Marchand, auteur de l'étude et professeur à l'École de relations industrielles de l'UdeM.
Publiée dans l'International Journal of Social Psychiatry, cette étude est la première du genre à réunir la population du Canada à l'intérieur d'un même échantillon, grâce aux données de l'Enquête nationale sur la santé de la population de Statistique Canada.
Par le passé, des recherches ont établi que les gens sans emploi sont plus susceptibles que les salariés de vivre de la détresse psychologique. Ils ne bénéficient pas de certains avantages liés au travail comme la socialisation et la mise à profit de leurs habiletés.
Ce n'est pas entièrement vrai. «Les individus qui ne travaillent pas en raison d'incapacités temporaires ou permanentes vivent beaucoup plus de détresse que ceux qui sont à la recherche d'un emploi ou qui ont décidé de quitter le marché du travail pour s'occuper de leurs jeunes enfants ou d'un parent âgé», mentionne M. Marchand.
Prendre soin de sa famille contribue en effet au bienêtre psychologique. «Ce choix devient un facteur de protection, estime-t-il. Ces personnes demeurent actives et ont l'impression d'être utiles aux leurs. C'est très gratifiant.»
Du côté des travailleurs
L'organisation des tâches explique en grande partie l'intensité de la détresse psychologique des travailleurs. «Pour que les individus s'épanouissent dans leur emploi, leurs conditions de travail doivent être favorables, signale Alain Marchand. Ils doivent jouir d'une certaine sécurité d'emploi. Leurs tâches doivent être variées et stimulantes. Leur employeur doit leur donner assez de latitude pour prendre des décisions et leur offrir une charge de travail raisonnable.»
La situation inverse peut provoquer une détresse psychologique supérieure à celle vécue par les individus sans emploi. «Les gens dont le milieu de travail est toxique trainent leurs difficultés à la maison, observe le professeur. Elles occupent sans cesse leur esprit. Parfois, il vaut mieux être sans emploi que de travailler dans des conditions stressantes.»
Le soutien des collègues et du patron peut contrebalancer cet effet. Aussi, un solide réseau social à l'extérieur du travail est un autre facteur contribuant à une meilleure santé mentale.
Avoir des enfants âgés de moins de cinq ans est également un avantage. «C'est un résultat intéressant, remarque M. Marchand. Les jeunes enfants sont souvent une très grande source de bonheur et de valorisation.»
Le chercheur a aussi montré que les femmes qui occupent des postes de cadres de premier niveau et de cols bleus ou qui sont sans emploi vivent davantage de symptômes de détresse que les hommes dans ces mêmes situations. «La littérature révèle que les femmes sont beaucoup plus sensibles que les hommes à la détresse, dit-il. Ces types d'emplois comportent des difficultés particulières. Les superviseures sont fréquemment coincées entre les attentes de leurs supérieurs et celles de leur personnel. Quant aux femmes cols bleus, elles évoluent dans un univers majoritairement masculin, ce qui pourrait engendrer des problèmes tels que le harcèlement ou des remarques discriminatoires.»
Du pain sur la planche
Selon Alain Marchand, la détresse psychologique au travail constituera l'un des défis majeurs des prochaines années. «C'est la première cause d'absentéisme et cela coute très cher aux entreprises», affirme-t-il.
Depuis 2007, il mène un important projet de recherche auprès d'une soixantaine d'entreprises pour évaluer leurs pratiques de gestion et mettre sur pied des programmes de prévention.
Le gouvernement a lui aussi beaucoup de pain sur la planche, croit-il. Les mécanismes de réclamation en matière de santé mentale sont mal adaptés à la réalité actuelle.
«On a encore tendance à analyser la détresse psychologique comme un problème de gestion de ressources humaines et non pas comme une lésion professionnelle qui relève de la Commission de la santé et de la sécurité du travail. Pourtant, on peut obtenir une indemnité pour une atteinte à la santé mentale. Pour y arriver, le travailleur doit faire lui-même la démonstration que c'est le travail qui l'a rendu malade. Pour tous les autres maux, c'est à l'employeur que revient le fardeau de la preuve. Voilà pourquoi le nombre de réclamations pour des problèmes de santé mentale demeure faible.»
Marie Lambert-Chan
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