Les hommes qui commettent des agressions sexuelles sur les enfants ont généralement tendance à invoquer des facteurs externes pour expliquer leurs gestes et ainsi atténuer leur culpabilité. «Toutes les légitimations exprimées sont autant de distorsions cognitives», affirme Sarah Paquette à l'issue de sa recherche de maitrise réalisée à l'École de criminologie de l'Université de Montréal.
Sous la direction des professeurs Franca Cortoni et Jean Proulx, la chercheuse voulait vérifier si les justifications relevées dans la littérature scientifique pouvaient s'observer dans le discours des agresseurs. Des entrevues semi-dirigées menées auprès d'une vingtaine d'hommes ayant été reconnus coupables de contacts sexuels sur des enfants, avec ou sans violence, ont permis de préciser les modèles théoriques.
«C'est pas de ma faute...»
Dans l'ensemble, les agresseurs reconnaissent leurs gestes et se disent conscients de leur caractère répréhensible, mais ils cherchent toujours à en réduire la portée et à les justifier par des facteurs conjoncturels.
«L'agresseur admet qu'il a commis un viol et que ce n'est pas correct, mais il rationalise son geste pour faire face à la situation. Ces rationalisations sont des distorsions cognitives qui lui permettent de passer à l'acte et l'on trouve autant de distorsions que d'agresseurs», indique Sarah Paquette.
L'un des faux-fuyants les plus étonnants qu'elle a lus dans la littérature énonçait qu'il était moins grave d'avoir une relation sexuelle avec son enfant que de commettre l'adultère!
Au-delà de la profusion des arguments formulés par les agresseurs, les entrevues permettent de regrouper ces arguments en six grandes catégories.
La première est la prétendue impossibilité de résister à ses impulsions: les hormones, le stress, l'influence de l'alcool, de la drogue ou de Dieu sont autant de facteurs jugés incontrôlables et atténuant, aux yeux de l'agresseur, la responsabilité de son geste. «C'est toujours à cause de quelque chose d'autre», souligne la criminologue.
Le droit d'agir à sa guise est également avancé. Ceux qui recourent à cet argument estiment que leur statut, de chef de famille ou autre, en fait des êtres supérieurs qui ont droit à des privilèges devant être acceptés et satisfaits par tout le monde. L'exemple de Roch «Moïse» Thériault nous vient en tête. «Ces personnes croient aussi que la société va un jour accepter les rapports sexuels avec les enfants, puisque cette pratique existait dans l'Antiquité», ajoute Sarah Paquette.
On trouve en troisième lieu l'idée que le geste n'a pas causé de torts à l'enfant. Pour voir les choses ainsi, l'agresseur soutient qu'il a fait preuve de retenue: «Je l'ai seulement touchée sans la pénétrer», «Je ne l'ai pas sodomisée», «Elle n'a pas saigné», «Ça n'a pas duré longtemps», «Elle dormait»!
Certains vont plutôt alléguer la «dangerosité» de la femme adulte, perçue soit comme une odieuse manipulatrice ou comme un être d'une telle beauté et d'une telle pureté qu'elle est inatteignable. Cette vision s'accompagne d'une image très positive de l'enfant vu comme une personne non menaçante et qu'on peut contrôler. La chercheuse a bien repéré cette dichotomie dans les témoignages, mais sans pouvoir établir de lien de cause à effet contrairement à ce qui est rapporté dans les modèles théoriques.
Sexe et amour
D'autres agresseurs perçoivent pour leur part les enfants comme des êtres sexuels capables de consentement et avec qui l'on peut assouvir ses désirs: l'enfant apprécie le contact sexuel et en redemande parce que ça fait partie des plaisirs de la vie, soutiennent-ils.
Sarah Paquette a par ailleurs désigné une sixième catégorie jusqu'ici ignorée par les travaux antérieurs: à l'inverse de ceux qui voient l'enfant comme un quasi-adulte capable de décision lucide, certains agresseurs se représentent eux-mêmes comme des enfants, se sentent du même âge mental et disent vivre un amour réciproque de même intensité.
«Ces agresseurs prétendent donner à l'enfant l'amour que ses parents lui ont refusé et ils croient que les autres ne peuvent pas comprendre la relation qu'ils vivent», précise la chercheuse.
L'analyse des témoignages livre suffisamment de matériel pour faire de ce dernier argument une catégorie distincte de la précédente. «Pour les agresseurs, le sexe et l'affection sont deux choses différentes et il est très rare qu'ils soient associés», conclut Sarah Paquette.
Daniel Baril
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