Thierry Bardini enquête sur le posthumain

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Stelarc est un bioartiste qui s’est fait greffer une oreille, conçue à partir de ses propres cellules souches, sur le bras.Animaux transgéniques, clonage, bébés-médicaments, cellules vivantes synthétiques... Autant d'exemples qui pointent tous vers une même direction: l'ingénierie du vivant, dont l'objectif ultime serait de créer un posthumain. «L'idée derrière le posthumain n'est pas de reproduire un être avec des capacités hyper augmentées, mais plutôt de concevoir des individus uniques à l'aide d'une machine. Les concepts d'espèce et de reproduction n'existeraient plus», explique Thierry Bardini. Ce professeur titulaire du Département de communication de l'Université de Montréal enquête sur le posthumain par le truchement de différentes manifestations d'ingénierie du vivant. «Les expériences menées sur les animaux peuvent donner des indices sur ce que l'avenir réserve à l'être humain», croit-il.

À la manière d'un «détective public», il documente les avancées en matière d'ingénierie du vivant et tente d'en faire une ethnographie. Il s'intéresse ainsi à l'échec de la compagnie californienne Genetics Savings and Clones. Entre 2004 et 2006, cette entreprise de biotechnologie clonait les animaux domestiques pour la somme de 50 000 $US. Les protecteurs des animaux ont dénoncé cette activité en arguant qu'il était absurde de dépenser autant pour un animal de compagnie, alors que des millions d'animaux domestiques sont abandonnés et euthanasiés chaque année. La demande n'étant pas assez élevée, Genetics Savings and Clones a fermé ses portes peu après.

Pourrons-nous concevoir des êtres uniques à l’aide de machines? se demande Thierry Bardini.Thierry Bardini observe également de près le domaine du bioart, un mouvement avant-gardiste où les artistes utilisent le vivant comme matériau. L'exemple le plus connu est celui de Stelios Arcadious, alias Stelarc. On lui a greffé une oreille, conçue à partir de ses propres cellules souches, sur le bras. Ce coup d'éclat a été rendu possible grâce au groupe The Tissue Culture and Art Project (TC&A), basé à l'Université d'Australie-Occidentale. «Certains bioartistes travaillent le code génétique, d'autres non. TC&A se range de ce côté-là, cultivant plutôt les cellules», indique le professeur, qui analyse leur travail depuis des années.

Leurs œuvres sont pour le moins troublantes. Ainsi, le groupe a conçu un prototype d'ailes à partir de moelle osseuse de cochon qu'il voulait greffer sur les flancs de l'animal. Toutefois, le comité d'éthique de l'université a mis un terme à ces travaux. «Pour le comité, c'était une exploitation honteuse de l'animal», signale M. Bardini. Le TC&A a aussi cultivé des cellules pour en faire des steaks de grenouille, une veste de cuir ou encore des worry dolls vivantes – de petites poupées qui, dans la tradition guatémaltèque, sont placées sous l'oreiller pour soulager le dormeur de ses soucis. «Ces artistes disent que leur travail met en scène un aspect viscéral qui touche directement le public, mentionne le spécialiste. En effet, personne ne reste indifférent devant leurs œuvres. Pour certains, c'est horrible et ridicule. Pour d'autres, c'est génial et pertinent. Dans tous les cas, les conséquences éthiques demeurent les mêmes. Pourquoi manipuler le vivant pour faire de l'art? Jusqu'où peut-on aller?»

Thierry Bardini se penche enfin sur la transformation de la vie à travers l'évolution des parcs zoologiques. «Je trouve fascinant de voir à quel point on s'efforce de montrer les animaux dans des conditions proches de leur habitat naturel, ce qui n'est pas évident dans notre hémisphère pour un tigre blanc ou un gorille. Leur environnement artificiel est si bien construit que les animaux n'ont aucun problème à s'y reproduire. Comment a-t-on réussi à constituer un environnement aussi efficace que la nature elle-même?» Le professeur visite donc régulièrement les zoos en compagnie de son fils de neuf ans, son «petit assistant de recherche». «Je cherche à comprendre s'il distingue la vraie nature de l'artificielle. C'est une forme d'autoethnographie», remarque-t-il.

À la suite de cette recherche, financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, Thierry Bardini souhaite explorer l'opposé du spectre, c'est-à-dire ceux qui résistent à l'idée du posthumain. Il a déjà repéré des communautés qui, selon lui, ont un rapport très étrange à la technologie. «Comme vous pouvez le constater, l'anthropologie que j'exerce ne cherche pas à démontrer les faits, mais plutôt à les raconter et à en révéler les enjeux politiques», conclut-il.

Marie Lambert-Chan

 

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