Les éléments culturels tels la musique, le langage, l'éthique, la religion et les structures sociales peuvent-ils être des indicateurs d'une nature humaine universelle? Cette question était au centre du colloque des 17 et 18 mars organisé par le Groupe d'étude interdisciplinaire de recherche sur la nature humaine. Ce groupe rassemble des étudiants des cycles supérieurs en anthropologie et en philosophie.
Parmi les conférenciers, le primatologue Bernard Chapais, professeur au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal, a passé en revue les arguments que certains sociologues et ethnologues apportent pour réfuter l'existence d'une base commune à l'ensemble des sociétés humaines, base qui serait déterminée par la biologie. Ces arguments sont centrés sur l'idée qu'aucun trait commun à l'ensemble de l'humanité ne semble observable et que c'est la pensée symbolique et non la biologie qui détermine la culture.
Bernard Chapais leur oppose la preuve phylogénétique fondée sur la comparaison des sociétés humaines avec celles des autres primates; la preuve fonctionnelle de la valeur adaptative de ces similarités; la preuve ontogénétique de comportements coopératifs observés chez les enfants de 12 mois; et la preuve ethnologique qui révèle des traits communs au-delà des différences culturelles.
Mais le primatologue reconnait que cet ensemble de preuves est déductif et incomplet, et que des connexions entre la biologie et le social font encore défaut. C'est précisément à ces connexions, qui passent par la neurobiologie, qu'il travaille actuellement dans un ouvrage qu'il est à rédiger.
Son modèle comprend une vingtaine de caractéristiques propres aux sociétés humaines dont une structure sociale multigroupe et hiérarchisée, des liens sexuels prolongés dans des groupes multifamiliaux, une résidence bimodale patri ou matrilinéaire, l'évitement de l'inceste par l'exogamie, des liens durables entre frères, sœurs, cousins et apparentés sociaux.
Ces éléments, qui gravitent autour du lien de couple, l'amènent à soutenir qu'il existe un système social typiquement humain et que ce noyau universel est, comme chez les autres mammifères, déterminé par une biologie façonnée par la sélection naturelle. «Mais ce noyau n'est jamais immédiatement visible tel quel à cause de l'accumulation culturelle, poursuit-il. La culture est l'expression continuellement renouvelée d'un ensemble limité de déterminants biosociaux.»
Les variations culturelles relevées par les sociologues et ethnologues deviennent ainsi les arbres qui nous cachent la forêt. Bernard Chapais est d'avis que ces déterminants permettent d'expliquer l'éclosion des sociétés humaines et de leurs caractéristiques culturelles, y compris la religion.
Religion et musique
La religion pourrait d'ailleurs être ajoutée à son modèle tellement cet élément est universel et s'appuie sur des composantes biopsychologiques de mieux en mieux cernées. Roxane Deschênes, étudiante à la maitrise, se penche justement sur les liens entre les théories sociales de la religion et la théorie de l'évolution.
«L'anthropologie est dans l'impasse si les théories de la religion sont incompatibles avec les explications cognitives et évolutives», a-t-elle affirmé.
Pour l'heure, la théorie évolutive la mieux établie fait de la religion une propriété émergente ou un épiphénomène dérivé de nos habiletés biosociales qui nous conduisent à créer des agents derrière les faits naturels, agents avec lesquels nous entrons en interaction par le rituel.
Dans un autre domaine, Gwénaëlle Journet travaille sur les fondements biologiques de la musique. «Je cherche à cerner les précurseurs de la musique, précise-t-elle. Quels sont ses universaux? Que trouve-t-on chez les primates? S'agit-il d'une adaptation darwinienne ou d'une propriété émergente? Quels sont les liens avec le langage?»
L'hypothèse qu'elle privilégie est celle de la coévolution avec le langage: les deux facultés reposeraient sur un substrat biologique commun (canal vocal-auditif, communication, rythme, dimension émotive), mais qui a mené au développement de deux fonctions indépendantes l'une de l'autre. L'origine phylogénétique pourrait être une habileté de même nature que celle à la base des vocalises chez les gibbons.
Cette hypothèse est conciliable à la fois avec la théorie qui voit dans la musique une adaptation en soi et avec celle qui y voit plutôt une propriété se dégageant d'autres adaptations (analyse auditive du milieu, émotions, langage, contrôle moteur). Cette idée d'une propriété émergente à laquelle l'être humain finit par prendre gout parce qu'elle lui permet d'exprimer des émotions et un lien social lui parait pour l'instant la plus prometteuse.
Parmi la quinzaine d'intervenants, cinq autres professeurs de l'UdeM ont pris la parole, soit François Lepage (philosophie), Nathalie Fernando (musique) et Daniel Pérusse (anthropologie), ainsi que Luc-Alain Giraldeau, de l'UQAM (biologie).
Daniel Baril
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