Si le journalisme en zones de guerre vous intéresse

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Un dirigeant de l'armée canadienne s'entretient avec des journalistes. (Photo: Danielle Bernier - Ministère de la Défense nationale)Femme enceinte assassinée et éventrée; fœtus jeté dans la toilette; homme au visage éclaté par une arme à feu mais qui vit encore. Voilà des images que n'a jamais diffusées la journaliste de Radio-Canada Azeb Wolde-Giorghis, mais qu'elle conserve en mémoire comme des traces indélébiles de la souffrance dans les conflits armés. «La guerre, c'est laid. Rien à voir avec les images d'avions rutilants qui atteignent proprement des cibles. Sur le terrain, la douleur est immense et l'on ne peut en montrer qu'une petite partie à la télévision», a-t-elle dit au cours d'un entretien organisé par le Centre d'études et de recherches internationales de l'UdeM le 22 février dernier et auquel étaient venues assister une cinquantaine de personnes.

Correspondante de guerre en Afrique pendant 10 ans (elle a été la première, parmi les journalistes du réseau français, à couvrir de façon prolongée l'actualité de ce continent de 52 pays en 1998), Mme Wolde-Giorghis a vécu dans un «autre monde» jusqu'à ce qu'elle accepte un poste à Londres pour la société d'État; elle est aujourd'hui basée à Montréal. Elle demeure convaincue que les médias doivent rapporter les drames humains qui se déroulent dans les populations civiles et que les stratèges décrivent pudiquement comme des «dommages collatéraux».

«Dans une guerre, il n'y a que des perdants», déclare cette ancienne étudiante en science politique de l'Université de Montréal. Quand les réseaux d'information américains présentent les attaques en Irak comme une «campagne contre le terrorisme» avec des images «propres», ils prennent position. «Du côté de la chaine Al Jazeera, on montre les morts, les familles détruites», mentionne la reporter.

À la question des risques courus par les correspondants dans des lieux de conflits, la journaliste d'origine éthiopienne n'hésite pas à défendre le témoignage de première main. «Il faut mesurer les risques le mieux possible, mais on doit aller sur le terrain», prétend-elle.

Tabou québécois?

Journaliste au Devoir, Alec Castonguay a accompagné un groupe de soldats en Afghanistan en 2007, expérience qu'il s'apprête à revivre en mai prochain. «J'ai accepté les limites imposées par l'armée canadienne», dit le jeune homme, qui a dû signer un interminable document de consentement pour partager le quotidien de soldats en mission dans une zone de guerre. En dépit de certaines contraintes – principalement stratégiques ou liées à la sécurité des individus –, il croit que ce type de couverture de presse est pertinent. «Les situations qu'on perçoit de loin en noir et blanc deviennent un peu plus nuancées sur place; les teintes de gris apparaissent», résume-t-il.

Il y a beaucoup à raconter sur des soldats plongés dans des luttes armées pendant plusieurs mois. Et la confrontation avec le danger est une expérience humaine particulière. L'an dernier, 57 journalistes sont morts en couvrant les combats, relate l'agence française Reporters sans frontières. La journaliste du Calgary Herald Michelle Lang a laissé sa vie en Afghanistan en 2009, alors qu'elle était en reportage sur le terrain. Alec Castonguay avoue qu'il a connu la peur lorsqu'il a pris place dans un char d'assaut qui a parcouru un segment de route réputé pour sa dangerosité.

Au Canada, le secteur militaire a un budget de 18 milliards de dollars. Un budget en croissance. «Le Québec est la seule province à s'intéresser si peu aux questions militaires, souligne-t-il. Aucun média francophone ne couvre le conflit afghan avec un reporter à temps plein comme le font la CBC, le Globe and Mail et le réseau Canwest. Comme s'il existait un tabou au Québec. Une méfiance génétique envers l'armée.»

Alec Castonguay (à gauche) et Azeb Wolde-Giorghis ont parlé des dangers que courent les journalistes correspondants de guerre. Jocelyn Coulon, au centre, animait le débat.S'intéresser aux questions militaires, c'est pourtant d'intérêt public. Régulièrement, les reportages d'Alec Castonguay font la manchette. Le 1er février, par exemple, le journaliste relevait que «les nouveaux avions de chasse F-35 que le gouvernement veut acquérir au cout de neuf milliards de dollars ne sont pas adaptés aux atterrissages dans le Grand Nord et sont incompatibles avec les avions-citernes de ravitaillement du Canada». Deux semaines plus tôt, le 14 janvier, il publiait un article sur les retombées économiques dans l'industrie aérospatiale des investissements militaires. «Alors qu'il renferme 55 % de l'industrie aérospatiale canadienne, le Québec ne reçoit jusqu'à présent que 40 % des contrats», dénonçait-il.

Transparence militaire

Dans sa présentation, le journaliste a signalé que le ministère de la Défense nationale fait preuve d'une transparence étonnante. Quand il s'adresse à ses porte-paroles, il obtient très généralement des réponses à ses questions. «On semble faire le calcul qu'il vaut mieux répondre honnêtement aux journalistes pour faire en sorte que le message passe. Même si l'on est la cible de critiques occasionnelles», indique M. Castonguay.

Des critiques prétendent qu'accompagner un groupe de soldats nuit à la crédibilité du reporter. Au Devoir, Claude Lévesque tourne le dos aux soldats canadiens pour prendre un taxi à Kaboul. Il va marcher dans les zones dévastées pour rapporter les efforts de reconstruction, ce qui lui vaut l'admiration de son collègue. «Il me fait alors remarquer que c'est moi le courageux: les soldats sont des cibles, pas lui...», lance Alec Castonguay.

«Malgré l'émotion légitimement ressentie par les familles des soldats canadiens qui ont perdu la vie en Asie centrale, il faut rappeler que les principales victimes de la violence sont les Afghans eux-mêmes, écrivait Claude Lévesque dans un texte paru à la suite de son séjour en Afghanistan (“Comment couvrir l'Afghanistan? En sécurité, sans armure”, 24 aout 2007). D'abord les civils, dont près de 600 ont été tués dans les affrontements entre forces pro et antigouvernementales au cours des six premiers mois de 2007, selon les Nations unies. Par comparaison, on a compté 144 décès de militaires étrangers en Afghanistan depuis le début de l'année.»

La rencontre midi était une présentation du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP) et du Centre d'études sur la paix et la sécurité internationale (CEPSI). Le débat était animé par Jocelyn Coulon, directeur du ROP et membre associé du CEPSI, lui-même ancien journaliste du Devoir intéressé par les questions militaires.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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