La perception subliminale est empreinte de mystère, voire de magie et de mysticisme. En réalité, le phénomène est plutôt révélateur de la multitude des systèmes qui entrent en fonction dans la perception visuelle.
«L'impression de mystère vient du fait que nous pensons que seule l'information qui est passée à la conscience est réelle et que c'est la seule qui peut influer sur nos décisions et nos actions», souligne Pierre Jolicœur, professeur au Département de psychologie de l'Université de Montréal.
«Le cerveau est composé de milliers de systèmes parallèles qui communiquent entre eux et il est erroné de croire que toute perception visuelle suit un parcours linéaire allant de la rétine au cortex visuel», ajoute-t-il.
La neuroanatomie du système visuel est complexe dès sa première composante, la rétine. L'organe est constitué de plusieurs types de cellules spécialisées, les cellules ganglionnaires, qui réagissent selon les diverses bandes du spectre lumineux.
L'information captée par ces cellules est envoyée dans une zone précise du thalamus, le collicule supérieur –qui contrôle l'orientation du regard –, avant de passer par un relai appelé corps grenouillé latéral pour se rendre au cortex visuel primaire. Ce cortex est lui aussi formé de nombreuses cellules spécialisées dans l'analyse des caractéristiques de base telles que les lignes, la couleur ou le mouvement. C'est dans ce cortex que l'image commence à prendre forme.
Le cortex visuel secondaire complète le traitement pour faire apparaitre une forme ou un mouvement plus précis. Deux autres cortex, la voie ventrale et la voie dorsale, entrent ensuite en action: le premier donne la forme définitive à l'objet et c'est là que nous prendrions conscience de ce que nous voyons, alors que le second est responsable de sa localisation spatiale. Ce ne sont là évidemment que les principaux centres du système visuel, qui en comporte de nombreux autres.
Tout ne se rend pas à la conscience
«L'image que nous voyons est donc le résultat du travail de plusieurs centres spécialisés et il est possible que l'une des composantes soit stimulée sans que l'information soit transmise ou enregistrée dans les centres qui créent la perception consciente», avance le professeur.
Par exemple, en fixant le milieu d'un cercle en rotation fait de pointes rouges et vertes, notre œil perçoit les couleurs mais pas le mouvement. Et notre mémoire visuelle peut facilement nous jouer des tours en nous faisant croire que nous avons vu une chose ou en nous faisant oublier ce qu'on a observé.
Avec ses étudiants, Pierre Jolicœur a reproduit une expérience bien connue et qui montre que ce n'est pas que la vitesse qui est en cause dans une perception dite subliminale. L'expérience consiste à présenter successivement à l'écran deux séries de chiffres dans lesquelles deux lettres sont insérées, chaque projection ne durant qu'un dixième de seconde.
Si presque tous les sujets perçoivent la première lettre, la seconde n'est discernée que dans 60 % des cas s'il n'y a qu'un seul chiffre entre les deux lettres, comme dans l'exemple suivant:
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Le taux de réussite passe presque à 100 % si les deux lettres sont séparées par sept ou huit chiffres comme ici:
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Selon le chercheur, même si la durée de l'exposition est relativement longue, le cerveau a plus de difficulté à percevoir la seconde lettre quand elle suit de près la première parce qu'il est encore occupé à décoder ce qu'il a vu. Dans ce cas, le chiffre qui sépare les deux lettres a le même effet que le cache dans l'expérience du DIRO (voir l'article «La perception subliminale peut améliorer l'apprentissage»). À son avis, le même phénomène peut être en cause dans la perception subliminale: «Notre cerveau conscient est concentré sur une opération et ne prête pas attention à des stimulus qui diffèrent de l'objet d'observation mais qui sont néanmoins perçus», mentionne-t-il.
La même expérience réalisée à l'aide de séquences de chiffres dans lesquelles sont intercalés des mots montre que la projection d'un premier mot, même si le sujet n'en a pas pris conscience, facilite la perception du second mot lorsqu'il est de même nature sémantique que le premier, par exemple «chat» et «lion».
«Subjectivement, on a l'impression de ne pas l'avoir vu, mais le premier mot a préparé la perception du second, donc l'information a été perçue», déclare Pierre Jolicœur.
Le cerveau conscient n'est donc qu'une partie de ce cerveau qui pourrait fort bien fonctionner sans cette valeur ajoutée qu'est la conscience.
Daniel Baril
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