Imaginez une personne accroupie devant un canapé, la tête enfouie dans ses bras qui sont appuyés sur le siège. Selon vous, que lui est-il arrivé? Pleure-t-elle? Dort-elle? Joue-t-elle à la cachette? Est-elle malade? Est-elle étourdie et a-t-elle pris appui sur le canapé pour reprendre ses esprits?
Votre capacité à interpréter cette image serait révélatrice de votre potentiel de créativité psychologique, selon une étude menée par Geneviève Beaulieu-Pelletier, étudiante au doctorat en psychologie clinique à l'Université de Montréal.
«La créativité est un sujet de plus en plus étudié en psychologie, car c'est une notion fortement liée à la productivité, reconnait la doctorante. Mais ici, il n'est pas question de créativité artistique, physique ou mathématique, où l'on aboutit à un produit fini. Je parle d'une créativité au quotidien qui demeure à l'état d'idées qu'on ne couchera pas nécessairement sur le papier.»
La créativité psychologique se définit comme notre faculté de parvenir à différentes interprétations de la réalité lorsque nous sommes confrontés au quotidien à des situations difficiles, voire conflictuelles. Si la théorie sur cette aptitude s'enrichit d'année en année, les données empiriques, elles, manquent toujours à l'appel. C'est pourquoi Geneviève Beaulieu-Pelletier a tenté de mesurer la créativité psychologique et d'observer le rôle qu'elle joue dans la régulation émotionnelle, c'est-à -dire la gestion des émotions.
«Tous les jours, les gens vivent des expériences difficiles à divers degrés, dit-elle. Ils apprennent le décès d'un proche, hésitent entre deux programmes universitaires, voient des images de pauvreté ou de violence aux nouvelles, sont en désaccord avec un ami, etc. Ces situations demandent une énergie cognitive et émotionnelle particulière. La capacité de chacun à les interpréter et à y faire face diffère. Je me suis donc demandé si la créativité psychologique pouvait aider les individus à mieux gérer ces situations et les émotions négatives qui y sont associées.»
Autrement dit, plus on donne d'interprétations différentes à une même situation ou un problème donné, plus nos réactions potentielles à cette situation sont diverses et flexibles, donc meilleure devrait être notre régulation émotionnelle.
Inventer des histoires
Cent-soixante étudiants francophones de différentes universités ont participé à l'étude de Geneviève Beaulieu-Pelletier, à laquelle collaboraient Marc André Bouchard et Frédérick Philippe, respectivement professeur au Département de psychologie de l'UdeM et étudiant au doctorat en psychologie à l'Université McGill.
On a présenté aux participants une image ambigüe d'où se dégageait un sentiment de tristesse. Elle avait pour objectif d'induire une expérience émotionnelle conflictuelle. «Les étudiants devaient inventer le plus d'histoires possible à partir de cette image, explique la doctorante. La diversité des récits étaient très importante, c'est-à -dire que la fin ne devait pas être la même.» Par exemple, aux yeux de la chercheuse, l'histoire A de l'homme qui a trop bu dans une fête et qui s'est endormi n'est pas différente de l'histoire B où un homme a passé une soirée tranquille à lire et à écouter la télé et où il s'est finalement endormi.
Après avoir complété leurs histoires, les participants devaient évaluer les émotions ressenties. Au terme de la recherche, Mme Beaulieu-Pelletier a découvert que les étudiants ayant inventé le moins de récits avaient vécu plus d'émotions négatives que ceux qui avaient fait preuve de plus de créativité psychologique.
Elle tient cependant à nuancer les résultats: «On ne peut affirmer qu'une personne est non créative psychologiquement dans toutes les sphères de sa vie à partir d'une seule tâche expérimentale. L'image utilisée dans la recherche était clairement liée à la perte et à la dépression. Pour avoir un portrait plus global de la créativité psychologique d'un individu, il faudrait ajouter des planches évoquant l'amour, le succès, la relation mère-enfant et ainsi de suite.»
Geneviève Beaulieu-Pelletier poursuit actuellement une deuxième étude qui explore le lien entre la créativité psychologique et la qualité de l'organisation mentale. «Nous avons en tête toutes sortes d'idées, d'images et de souvenirs qui sont très ou peu organisés selon les individus. Ce sont nos représentations mentales de la réalité. Quand nous sommes aux prises avec une situation difficile au quotidien, les représentations mentales s'activent en mémoire. Ces représentations sont en quelque sorte des éléments qui serviront à interpréter la situation et à y réagir. Être créatif psychologiquement impliquerait d'avoir accès à des réseaux de représentations mentales diversifiées. C'est ce que je tente de vérifier!»
Marie Lambert-Chan
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