Les 20-35 ans sont plus engagés qu'ils le croient

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Ils n’assistent peut-être pas à des assemblées dans des sous-sols d’église, mais les 20-35 ans n’en sont pas moins engagés.Mathilde S. (nom fictif) aime les choses claires. «Je vous le dis tout de suite: l'engagement, ce n'est pas mon genre. Trop à faire avec les études, les obligations familiales et le reste.»

Sandra Rodriguez, doctorante en sociologie, se rendra vite compte que son interlocutrice de 25 ans, chef de famille monoparentale, est membre du conseil de la garderie que fréquente ses enfants, soutient financièrement Amnistie internationale et Greenpeace Québec et lit tous les journaux.

Qui plus est, elle est abonnée à huit listes de diffusion d'organisations humanitaires et communautaires, donne son avis sur des blogues et signe des pétitions.

Représentante de la génération montante, Mathilde est très engagée socialement, mais elle ne le sait pas. «Les jeunes sont aussi engagés que les X ou les babyboumeurs; c'est la forme d'engagement qui a changé», signale Sandra Rodriguez, qui rédige actuellement une thèse sur l'engagement des jeunes de 20 à 35 ans.

Grande utilisatrice des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC), Mathilde n'ira pas dresser des barricades ou assister à des assemblées politiques houleuses dans des sous-sols d'église. Ce n'est pas de son temps. Mais elle n'hésitera pas à faire connaitre son opposition au dégel des droits de scolarité ou à l'exploitation des gaz de schiste. «Il ne faut pas oublier que l'élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis et les soulèvements récents en Iran, en Tunisie et en Égypte sont largement dus à d'innombrables réseaux sociaux où les citoyens prenaient librement la parole. Les jeunes sont nombreux dans ces réseaux. C'est leur façon à eux de prendre position.»

Nés avec Internet, les jeunes n'ont aucun mal à tenir un blogue ou à s'abonner à Twitter si un sujet leur tient à cœur. «La technologie fait partie de leur décor, mais il ne faut pas penser que leur réalité se résume à la toile. Beaucoup de responsables d'ONG ont été déçus de ne pas compter davantage de jeunes dans leurs rangs après avoir créé de belles pages Web», indique la doctorante de 31 ans. C'est qu'il ne suffit pas de se montrer sur les sites de réseautage. Ce que veulent les jeunes, c'est du contenu.

Experte au CEFRIO

Dans le cadre d'une grande enquête menée en 2008 par le Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO), 2000 jeunes de 12 à 24 ans ont été questionnés sur leur utilisation des TIC. Les chercheurs ont surnommé ces jeunes «génération C», pour créativité, consommation et communication. Le premier de quatre fascicules consacrés à cette génération, Les «C» en tant que citoyens, est paru le 19 janvier.

Sandra Rodriguez«C'est une dénomination que la sociologie ne reconnait pas officiellement, mais qui est tout de même intéressante», dit Mme Rodriguez, aujourd'hui associée de recherche au Groupe de recherche sur les institutions et les mouvements sociaux. En tout cas, lorsqu'elle a été invitée par le CEFRIO à participer aux discussions de groupe, en collaboration avec Vincent Tanguay et Julia Gaudreault-Perron, responsables du projet, elle a réalisé que les jeunes consultés tenaient à peu de chose près le même discours que ceux qu'elle avait rencontrés pour les besoins de ses travaux. «Les jeunes ont une conscience citoyenne très développée. Ils sont ainsi préoccupés par des enjeux politiques et environnementaux. Mais assez peu d'entre eux s'affichent comme d'authentiques militants.»

Jamais une étude du CEFRIO n'avait autant retenu l'attention des médias, affirme la présidente du Centre, Jacqueline Dubé, dans la présentation du fascicule. On y apprend notamment que les jeunes qui font des affaires sur Internet sont très attentifs à une consommation responsable. Ils achètent des produits répondant à des critères éthiques. Par ailleurs, ils n'hésitent pas à se prononcer dans des consultations en ligne ou à sensibiliser leurs proches à ce qui les touche par l'intermédiaire de Facebook ou Twitter.

Ce premier fascicule du CEFRIO se termine par «10 conseils pour mobiliser les jeunes citoyens et mieux les servir», énoncés avec l'aide de Sandra Rodriguez. Ces conseils s'adressent aux organisations privées ou publiques désireuses d'attirer l'attention de la génération montante. Parmi ceux-ci, «Restez authentique, car la vérité finit toujours par sortir sur le Web» (on n'aime pas du tout, chez les C, que des entreprises créent de faux blogues de clients heureux par exemple) et «Les jeunes apprécient la drôlerie, le sarcasme et la dérision. Pourquoi ne pas miser là-dessus?» Des exemples de campagnes couronnées de succès sont présentés, comme celle d'un syndicat belge et son site «Change the World».

Documentariste et étudiante

C'est en 2007 que Sandra Rodriguez a entrepris sa recherche sous la direction de Pierre Hamel. Elle a mené plus d'une centaine d'entrevues dirigées et semi-dirigées avec des jeunes ayant révélé un sens de l'engagement dans divers champs. Elle devrait déposer sa thèse dans le courant de l'année. Un des seuls regrets de la doctorante: ne pas avoir filmé certains de ces entretiens pour en faire un film.

Née d'un père espagnol et d'une mère québécoise, elle appartient à cette jeunesse multitâche venue au monde avec des outils de communication dans les mains et la planète comme terrain de jeu. Les documentaires qu'elle a tournés portent sur les mines individuelles au Cambodge, l'accès à l'eau dans les pays en développement et les découvertes archéologiques au Pérou. Ses films ont été diffusés dans des festivals et sur les grands chaines de télévision (dont RDI et TV5).

C'est pendant ses études de maitrise en communication et relations internationales à l'UQAM et à l'Université catholique de Louvain, en Belgique (son mémoire est paru aux PUQ en 2006 sous le titre Solidarités renouvelées: faut-il tuer le messager?), qu'elle a eu l'idée de son sujet de thèse. «J'ai rencontré plusieurs représentants d'organisations qui s'interrogeaient sur la meilleure façon d'atteindre leur public cible. Ils se plaignaient de la démobilisation des jeunes. J'avais le sentiment qu'ils ne regardaient pas dans la bonne direction.»

Citant un penseur américain, Cliff Zukin, professeur à l'Université Rutgers (New Jersey), Sandra Rodriguez mentionne que chaque génération semble donner la priorité à une forme d'engagement communautaire: les babyboumeurs descendaient dans la rue et élevaient des barricades alors que leurs parents finançaient des partis politiques. La génération X a privilégié l'engagement direct, par petits groupes, en luttant contre les inégalités sociales et la discrimination sexuelle. Sur les campus, c'est l'ère de la rectitude politique. À l'heure des réseaux sociaux, les jeunes diffusent l'information en y ajoutant leur griffe. Le cyberactivisme fait que la communauté virtuelle devient étonnamment puissante. C'est, pour reprendre une expression de Jean-Jacques Stréliski, la souris qui déplace les montagnes.

Quand elle a commencé à travailler sur les 20-35 ans, Sandra Rodriguez avait l'impression d'être la seule à s'y intéresser. Aujourd'hui, les offres de diffusion de son expertise se multiplient: conférences, publications, présentations publiques... De ce point de vue, la génération C a certainement un avenir.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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