Comment Canadiens et Américains voient leurs systèmes de santé

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Ses résultats préliminaires laissent penser au politologue Richard Nadeau que les Canadiens comme les Américains s’inquiètent des délais dans le système de santé canadien, mais aussi des couts élevés et de l’incertitude inhérents au système américain. (Photo: iStockphoto)Le projet est ambitieux. Il promet aussi de retenir l'attention de bien des acteurs sociaux et politiques de part et d'autre de la frontière. Richard Nadeau, professeur au Département de science politique de l'UdeM, mène une vaste enquête sur l'idée que se font les Canadiens et les Américains de leurs systèmes de santé. Sous sa direction, les politologues Antonia Maioni et Éric Bélanger, de l'Université McGill, et François Pétry, de l'Université Laval, y travaillent également.

«L'objectif, c'est de comprendre ce qui détermine les opinions et les attitudes des uns et des autres, résume le spécialiste de l'opinion publique joint par Forum au cours d'un voyage d'études en Californie. Mais nous ne nous limitons pas à essayer de comprendre ce que chacun pense de son propre système de santé. Nous voulons faire la lumière sur les perceptions des Canadiens à propos du système américain et inversement.»

Au Canada comme aux États-Unis, ces systèmes sont au cœur des débats politiques les plus vifs. Ici et là-bas, on compare son régime avec celui du voisin, mesurant – avec un degré variable d'honnêteté intellectuelle – les avantages et les lacunes de chacun. Dans le coin gauche, le système canadien, d'abord public et universel, où les soins payables par le patient sont des exceptions. Dans le coin droit, l'américain, surtout privé, parfois relayé en dernier recours par une couverture publique.

«On pourra mieux saisir, avec cette étude, les attentes des citoyens envers leur système de santé, affirme M. Nadeau, et voir comment elles divergent. Instinctivement, je pense qu'on va découvrir que les attentes des Canadiens et des Américains sont moins différentes qu'on l'imagine.»

Sur quoi repose l'opinion?

L'analyse devrait être doublement éclairante, considère l'initiateur du projet. «D'abord pour savoir de quelle façon les individus évaluent la performance des systèmes de santé. Ensuite pour comprendre plus spécifiquement pourquoi une écrasante proportion de Canadiens croit que le système en vigueur au Canada est meilleur que celui des États-Unis et pourquoi beaucoup d'Américains abondent dans le même sens.»

Richard NadeauL'enquête se penche sur certaines variables précises. On tente de voir quel poids ont diverses mesures d'efficacité dans l'évaluation que les répondants font des systèmes. «On parle ici des perceptions qu'ont les gens du temps d'attente, de la qualité des soins, de leur cout, etc.», précise l'auteur. Le questionnaire veut également établir combien l'incertitude d'un accès aux soins, dans l'avenir, pèse sur notre appréciation d'un système.

Les chercheurs explorent en outre les valeurs en jeu en tentant par exemple de savoir si l'équité – l'accès égal pour tous à d'aussi bons soins dans des délais similaires – est un critère important pour estimer la valeur d'un système. S'inspirant de théories économiques, Richard Nadeau cherche à savoir si l'opinion des gens est plutôt égotropique ou sociotropique: «Autrement dit, explique-t-il, est-ce que je juge l'efficacité d'un système de santé en fonction de sa capacité à me fournir, à moi personnellement, des soins de qualité? ou en fonction de sa capacité à fournir ces soins à l'ensemble de la population?»

Un autre facteur intangible mais potentiellement déterminant sera étudié. Appelons cela la charge identitaire d'un régime de santé. «Je veux voir dans quelle mesure la dimension symbolique du système de santé est un critère d'évaluation pour les répondants, dit le chercheur. Est-ce que leur système de santé est un élément de leur identité nationale?»

Lancement et résultats préliminaires

Cette étude comparative des opinions, dont le projet a valu un prestigieux prix Fulbright à Richard Nadeau, est bien lancée. Au cours des prochaines semaines, la firme québécoise Léger Marketing et sa partenaire américaine Western Wats soumettront le questionnaire en ligne à pas moins de 3500 Canadiens et à autant d'Américains. «L'échantillon devrait être représentatif des populations canadienne et américaine, souligne M. Nadeau, parce qu'il suit les profils géographique, démographique et socioéconomique des deux pays.»

Le politologue et ses collaborateurs se sont montrés particulièrement minutieux dans l'élaboration du questionnaire, demandant conseil à d'autres spécialistes. «Nous sommes quatre politologues québécois, mentionne le meneur du groupe et, compte tenu de la nature du sujet, nous ne voulions pas nous priver de la perspective de collègues américains, d'autres Canadiens ou d'experts en matière de systèmes de santé.»

Les chercheurs pourront éplucher les données récoltées dès la fin mars et comptent publier leurs analyses au cours de l'année qui suivra. Déjà, les résultats préliminaires sont intéressants, signale Richard Nadeau. Ils laissent entrevoir que les Canadiens comme les Américains s'inquiètent des délais dans le système canadien, mais aussi des couts élevés et de l'incertitude inhérents au système américain, malgré les réformes de Barack Obama. Ces premières données indiquent également que le système de santé est bien une dimension importante de l'identité canadienne, mais pas américaine.

«Nous entendons contribuer au débat scientifique, lance le politologue de l'UdeM. Nous voulons de plus participer au débat public en publiant un ouvrage plus accessible. Nos analyses pourront peut-être aider les décideurs publics à corriger certaines des composantes des systèmes de santé en place. Personnellement, je pense qu'on pourrait assister au cours des prochaines années à une sorte de convergence entre les deux systèmes, qui pourraient s'inspirer l'un de l'autre et se ressembler de plus en plus. Mon intuition, cela dit, c'est que c'est le système américain qui est le plus susceptible de se rapprocher du système canadien actuel, pour répondre aux attentes de la population.»

Jean François Bouthillette

 

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