«Les personnes âgées sont autant touchées par les problèmes d'alcool que l'ensemble des adultes», affirme Denise Dubreuil. Si cette intervenante en toxicomanie sonne l'alarme aujourd'hui, c'est qu'elle constate que les ainés dépendants obtiennent rarement l'aide dont ils ont besoin.
Mme Dubreuil – qui déclare d'emblée qu'elle deviendra octogénaire cette année – a fait partie de la première cohorte du Certificat en toxicomanies de l'Université de Montréal. C'est au cours de sa maitrise, obtenue ensuite à 73 ans, qu'elle a approfondi cette problématique de la consommation chez les gens âgés. «Un sujet très peu étudié», a-t-elle pu constater.
L'énergique intervenante déplore que des milliers de personnes âgées souffrantes soient laissées-pour-compte à cause de cette méconnaissance de leur réalité, qui se double d'un certain fatalisme à l'égard de la vieillesse. Un problème déjà criant, selon elle, dans une société qui vieillit vite.
D'autant plus que les abus de drogues illicites sont en croissance chez les ainés. «On constate une progression de ces abus depuis quelques années, indique Mme Dubreuil. Avec les enfants du babyboum qui avancent en âge, on peut s'attendre à ce que ça explose.»
Sombre tableau
La dépendance n'est pas plus rose quand on a les cheveux blancs, insiste la spécialiste, qui continue de recevoir des patients à son bureau du 11e étage d'une tour d'habitation pour personnes âgées de Montréal. «La détresse est la même, dit-elle. Ajoutez-y les interactions dangereuses avec les médicaments, l'aggravation des problèmes de santé, la confusion, les risques de chute...»
Mme Dubreuil est aussi préoccupée par l'effet de dépresseurs comme l'alcool sur une population déjà très sujette à la dépression, à une époque de la vie marquée par les deuils, la douleur, la perte d'autonomie. Or, les individus dépressifs sont plus à risque d'être toxicomanes, et inversement.
«Il y a beaucoup de suicides chez les gens âgés qu'on peut relier à des problèmes de consommation», poursuit-elle, expliquant que les substances psychoactives peuvent réduire l'efficacité des médicaments destinés à soigner les problèmes de santé mentale.
Non seulement la dépendance à l'alcool et aux drogues n'épargne pas les ainés, mais elle les affecte plus sournoisement, croit Mme Dubreuil. «C'est plus caché», précise-t-elle. À cause de leur isolement d'abord.
Mais un autre obstacle de taille se dresse entre ces toxicomanes à la tête blanche et l'aide dont ils ont besoin: la honte. «Vous savez, moi, j'ai appris dans mon petit catéchisme que “l'alcool rend l'homme semblable à la bête”... Les personnes âgées sont souvent honteuses, cherchent à cacher leur problème.» Résultat, elles demandent moins d'aide, s'isolent davantage.
«J'ai entendu de nombreux intervenants et proches de toxicomanes dire également “Vous comprenez, c'est le dernier plaisir qui lui reste, à son âge...”, confie Mme Dubreuil. Désolée, mais, peu importe l'âge, une dépendance, ça n'a rien de plaisant!» Elle dénonce ce pessimisme thérapeutique qui contribue au problème, à son avis.
À la recherche de soins adaptés
Pour Denise Dubreuil, les méthodes d'intervention habituelles sont mal adaptées aux gens âgés. «Ce que vivent les ainés est assez différent pour justifier une approche différente, comme on le fait pour les jeunes toxicomanes», fait-elle valoir.
Mieux respecter leur rythme, tenir compte de leurs limites et de leur contexte, voilà comment aider ces hommes et ces femmes efficacement, selon elle. C'est d'ailleurs le message qu'elle a lancé au dernier colloque de l'Association des intervenants en toxicomanie du Québec l'automne dernier.
Dans l'assistance, il y avait Houssine Dridi, responsable à la Faculté de l'éducation permanente des certificats en gérontologie et en toxicomanies. L'exposé de Denise Dubreuil l'a plus qu'intéressé, lui qui était déjà interpelé par ces enjeux. «Ces dernières années, souligne-t-il, de plus en plus d'étudiants en gérontologie, conscients du phénomène, demandaient des cours en toxicomanie et vice versa. J'ai demandé à Mme Dubreuil de collaborer à la mise sur pied d'un cours portant précisément sur ces enjeux et que nous voulons offrir le plus vite possible.»
Denise Dubreuil se réjouit de l'attention que l'on commence à accorder à ces questions longtemps ignorées. «Ce qu'il faut, estime-t-elle, ce sont des intervenants sensibilisés aux enjeux particuliers des personnes âgées. Mais aussi des intervenants qui croient qu'on peut les aider. C'est bien difficile de dire à quelqu'un “Faites un effort, ça ira mieux” si l'on n'y croit pas soi-même.»
Jean François Bouthillette
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