Fondée en 1928 en Égypte afin de contrer l'influence occidentale dans les pays arabes et d'y instaurer des régimes islamistes axés sur la charia, l'Association des frères musulmans a depuis essaimé en Europe et en Amérique du Nord, où elle joue un rôle influent dans la population musulmane.
«On dénombre près de 500 regroupements liés aux Frères musulmans dans 28 pays européens ainsi qu'aux États-Unis et au Canada. Il s'agit de la structure islamique la plus active actuellement et ses moyens financiers font l'envie des autres mouvements», indique le sociologue Samir Amghar.
Le chercheur a brossé un tableau de cette organisation à une conférence prononcée le 13 janvier au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal, où il poursuit des travaux postdoctoraux sur la présence et le fonctionnement des Frères musulmans en Occident. «Je cherche à comprendre comment, en dépit de sa réputation négative, ce mouvement parvient à s'implanter et à se développer auprès de musulmans occidentaux scolarisés», a-t-il précisé.
Une influence bien réelle
L'idéologie avancée par les Frères musulmans présente l'islam comme un système global devant intégrer tous les aspects de la vie, que ce soit sur le plan religieux, philosophique, politique ou économique. «Dans cette perspective, les normes religieuses sont présentées comme des valeurs suprêmes», souligne Samir Amghar.
Mais le conférencier a surtout fait porter ses propos sur les structures et le fonctionnement de l'Association, dont il distingue trois composantes.
Il y a d'abord les frères musulmans autonomes, qui ne font pas partie formellement de l'organisation mais qui s'en inspirent. Le controversé Tariq Ramadan, lui-même petit-fils du fondateur des Frères musulmans, en est l'exemple typique.
Il y a ensuite les frères dissidents, qui sont d'ex-membres ayant quitté le groupe à cause de différends relatifs aux méthodes ou à l'orientation de l'organisation. Finalement, il faut compter les frères musulmans organiques, qui ont prêté allégeance à la maison mère.
En Europe, les associations fréristes sont regroupées au sein de la Fédération des organisations islamiques en Europe. En France, ces mouvements compteraient de 500 à 1000 membres organiques. Cela peut sembler très peu, mais l'influence des Frères va bien au-delà des seuls membres. «En Angleterre, ils ont pu organiser des rassemblements de 40 000 personnes et, en France, de 50 000 à 100 000 personnes», a affirmé le conférencier.
Se rapprocher du pouvoir
Au Canada, il estime qu'une vingtaine de groupes et une dizaine de mosquées, réunies au sein de la Muslim Association of Canada, sont dans le giron des Frères musulmans. Ces associations peuvent être généralistes, c'est-à -dire offrir des activités sociales et éducatives, ou être spécialisées dans la mise sur pied d'activités de prédication auprès des jeunes ou des femmes. Elles sont actives notamment sur les campus, où elles recrutent par des conférences ou des rencontres de prières.
Entre autres stratégies de rayonnement, les Frères musulmans recourent à l'entrisme dans des organisations civiles locales ou les partis politiques. En Europe, le seul député frériste est membre du parti vert de Suède. C'est aussi pour se rapprocher des instances politiques que le mouvement a établi son siège social à Bruxelles, où se trouve le Parlement européen.
Les Frères exercent également un rôle de lobbyistes en tentant d'influer sur les lois des pays et de négocier leur appui aux partis politiques.
Étant donné qu'il poursuit actuellement son étude de terrain au Québec, Samir Amghar s'est montré réservé sur les exemples locaux pouvant illustrer ses observations.
Changement de cap?
Le rayonnement des Frères musulmans et leur rapprochement des instances politiques ont conduit le mouvement à changer son approche. «Vu que leur discours passait mal auprès des musulmans occidentaux, les Frères ont abandonné leur rhétorique en cherchant à se faire représentatifs de la base, dit le chercheur. Devant le décalage entre la réalité sociologique et ce qu'ils souhaitent, ils ont opté pour le pragmatisme politique. Leur discours est maintenant plus consensuel et vise à favoriser l'engagement dans la vie économique du pays.»
Même dans les pays arabes, les Frères musulmans se sont accommodés de régimes monarchistes dans la mesure où ces régimes s'inspirent des préceptes du Coran. En France, ils ont abandonné la confrontation quant à l'interdiction du hidjab dans les écoles.
Simple stratégie ou réel changement de cap? Y a-t-il lieu ou non de se méfier? Ici, le chercheur se montre prudent, voire hésitant. «Il est certain qu'on ne trouve pas au Canada le même radicalisme qu'en Égypte et que le mouvement ne représente pas une menace pour la sécurité publique, mentionne Samir Amghar. Il faut donc privilégier l'approche légaliste du laisser-faire et éviter de confiner ses membres dans la clandestinité. Ils sont ainsi forcés de se redéfinir dans le cadre d'une société démocratique en empruntant des éléments du contexte multiculturel et des valeurs de la culture politique dominante.»
Samir Amghar s'intéresse à cette organisation parce qu'il s'agit de la plus importante structure islamique du monde et que, pour comprendre la place de l'islam dans le monde, «il faut comprendre cette nébuleuse».
Daniel Baril
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