On ne peut comprendre les changements dans la politique étrangère du Canada sans les lier aux changements politiques survenus au pays ces dernières années. Électoralement parlant, le Bloc québécois a sorti le Québec du Canada, ce qui entraine un déplacement du centre du pouvoir vers l'Ouest, terre de l'électorat des conservateurs. Et les conservateurs ont une approche partisane de la politique extérieure, qu'ils alignent sur leurs objectifs électoraux et leur vision moraliste de la politique.
C'est en ces termes que Denis Saint-Martin, professeur au Département de science politique de l'UdeM et directeur du Centre d'excellence sur l'Union européenne, explique les changements survenus dans la politique étrangère canadienne depuis l'arrivée au pouvoir des conservateurs à Ottawa. Il développera cette idée au cours d'une conférence présentée aux Belles Soirées le 24 novembre.
La fin du «courtier honnête»
«Sous les libéraux, la politique étrangère canadienne était un facteur d'unité nationale parce que même les nationalistes québécois voyaient dans la distance prise à l'égard de la politique américaine une réponse à leur quête d'autonomie. Le refus de participer à la guerre en Irak en est un bon exemple», souligne le politologue.
Outre la distance par rapport aux États-Unis, cette politique étrangère se traduisait par une approche multilatéraliste dans les organisations internationales, par une armée vouée aux opérations de maintien de la paix, par un rôle d'arbitrage dans les conflits internationaux, le tout sans négliger les intérêts nationaux.
Il en est découlé une culture diplomatique particulière que les conservateurs perçoivent non pas comme le reflet de valeurs canadiennes mais comme celui des valeurs du Parti libéral. «Les conservateurs ne font pas confiance à la fonction publique et encore moins aux diplomates de carrière au ministère des Affaires étrangères», estime le professeur.
À son avis, l'approche traditionnelle du «courtier honnête» convenait bien au Canada parce que celui-ci n'a pas la puissance économique ou militaire nécessaire pour imposer ses vues; sa force venait de son image d'arbitre impartial. «Le gouvernement Harper considère cette approche comme du relativisme moral; pour lui, il y a les bons et il y a les mauvais. Le Canada ne pouvant imposer sa morale comme le font les États-Unis, le pays se retrouve donc affaibli sur la scène internationale en délaissant son rôle d'arbitre.»
Le rejet de la candidature canadienne pour siéger au Conseil de sécurité de l'ONU n'est évidemment pas dissocié de ce revirement.
Le principal changement dans la politique extérieure canadienne demeure, selon le professeur, le réalignement inconditionnel pro-israélien dans les conflits du Moyen-Orient. «Aux yeux de Stephen Harper, critiquer Israël, c'est de l'antisémitisme.»
Patriotisme militarisé
Les conservateurs en sont même à imiter les États-Unis en associant la culture militaire au sentiment patriotique. En fait, «ils militarisent le sens patriotique» et formulent le même type de jugement qu'envers Israël: «Critiquer l'attitude de l'armée canadienne vis-à -vis des prisonniers afghans revient à faire de l'antipatriotisme», indique Denis Saint-Martin.
Ce virage militariste est bien visible dans la politique de défense de la souveraineté canadienne dans le Grand Nord. Si le Canada doit effectivement y être présent militairement, il n'a pas à fonder sa politique sur ce seul élément, soutient le politologue. Selon ses sources, des experts remettent même en question les allégations de violation du territoire canadien par des avions russes telles qu'elles ont été rapportées plusieurs fois ces dernières années. Cette stratégie irait de pair avec le discrédit que le gouvernement canadien cherche à jeter sur le Conseil de l'Arctique, un forum intergouvernemental ayant pour but de gérer les problématiques communes aux pays de l'océan Arctique.
Si tous ces petits changements sont parfois symboliques, leur portée est tout de même considérable, croit Denis Saint-Martin. Et ils ont pour effet de conduire le Québec à se sentir de plus en plus distinct du Canada.
Daniel Baril
«La politique étrangère du Canada sous Stephen Harper : continuités et ruptures», conférence de Denis Saint-Martin aux Belles Soirées et Matinées le 24 novembre.
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