Loto-Québec lançait vendredi dernier Espacejeux.com, son premier site de jeu sur Internet. Ces premiers pas se font sous le regard attentif de Louise Nadeau, professeure titulaire au Département de psychologie de l'UdeM et directrice scientifique du Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances.
C'est elle qui dirige le comité d'experts formé par le gouvernement, en juillet, pour «accompagner» Loto-Québec dans cette aventure. Le groupe a pour mission d'évaluer les effets sociaux du jeu en ligne et de proposer à la société d'État des stratégies pour prévenir le jeu pathologique. «Notre mandat, souligne la spécialiste des dépendances, c'est de nous assurer que toutes les mesures appropriées sont prises pour protéger les joueurs les plus vulnérables.» Limites imposées d'avance par le joueur lui-même, rappel du temps écoulé: «Il y a des stratégies de prévention qui semblent pouvoir soutenir les joueurs à risque», affirme Louise Nadeau.
Ces précautions s'imposent, si l'on en croit les travaux de Mme Nadeau, qui démontrent que les joueurs à risque sont encore plus fragiles dans le cyberespace. «Quand on joue sur Internet, on est beaucoup plus susceptible de devenir joueur pathologique», indique-t-elle sans détour. Elle tire cette conclusion de son Enquête sur la prévalence des jeux de hasard et d'argent au Québec, une vaste étude menée avec sa collègue Sylvia Kairouz, de l'Université Concordia, et qui vient d'être rendue publique.
«Ces données corroborent toutes les études internationales existantes, observe la psychologue de l'UdeM: chez les joueurs en ligne, la proportion de ceux qui présentent un problème de jeu compulsif est beaucoup plus importante que chez les joueurs en général.» Cette enquête épidémiologique, effectuée l'an dernier auprès de 11 888 Québécois, révèle en outre que les sommes misées en ligne sont plus grosses et que cette offre de jeu par Internet est prisée des jeunes.
Pourquoi le jeu en ligne présente-t-il plus de risques? «C'est ça, le cœur du problème! s'écrie la chercheuse. C'est très clair, les nouvelles technologies amènent de nouveaux comportements et nous sommes en présence de l'émergence de nouvelles dépendances.» On avance donc en terrain inconnu. «Avec Internet, on a maintenant un casino dans son portable, lance Mme Nadeau. Ce qui m'inquiète, moi, c'est les sommes qui sont jouées et le temps passé à jouer. Quand on est seul devant l'ordinateur, dans son sous-sol, avec sa carte de crédit, c'est facile...»
Sur une note moins sombre, l'enquête montre aussi que le nombre de joueurs en ligne est stable depuis 2002, se maintenant à 1,4 % de la population. «Ce n'est pas l'épidémie annoncée, dit Louise Nadeau. Mais il faut être vigilant.» Elle compte bien faire de son comité le siège de cette vigilance. En se servant des chiffres de l'enquête comme référence, le groupe s'emploiera à mesurer les effets de la nouvelle offre de Loto-Québec sur le Web.
Le parti du pragmatisme
L'entrée de la société d'État dans le monde du jeu en ligne ne séduit pas tout le monde. L'annonce a suscité des critiques virulentes au cours des derniers mois. Les directions régionales de la santé publique, notamment, ont crié haut et fort leurs inquiétudes, demandant un moratoire sur le projet. Tout le monde n'est pas d'accord avec le rôle de l'État dans le jeu ni, à fortiori, avec son rôle dans l'univers encore mal connu des cyberparis.
«Le monde du jeu est très divisé à ce sujet», confie Louise Nadeau, qui travaille dans le domaine depuis une trentaine d'années. Elle dit choisir, pour sa part, le parti du pragmatisme. «J'ai toujours dit que le jeu et l'alcool sont dans nos sociétés pour rester. Il faut composer avec.»
Établissant une comparaison avec l'alcool, elle rappelle l'expérience malheureuse de la prohibition au début du 20e siècle: «Le prix qu'on paie, quand on rend l'alcool ou le jeu illégaux, c'est la montée en puissance de la mafia. Et, durant la prohibition, les gens buvaient de l'alcool frelaté et plusieurs en sont morts! L'enjeu social et économique des réseaux parallèles est énorme.»
«Il faut que l'État se mêle d'alcool et de jeu pour voir à ce que la population vulnérable puisse être protégée le mieux possible, tranche-t-elle. Je crois plutôt à la SAQ qu'à l'alcool frelaté!» Elle applique la même logique au jeu en ligne: «Présentement, des milliers de Québécois jouent en ligne de toute façon et ils jouent à des jeux illégaux, sans qu'on ait le moindre contrôle, fait-elle valoir. Et tout cet argent sort du Québec.» Loto-Québec espère tirer 50 M$ par année du jeu en ligne.
Jean François Bouthillette
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